Les Furtives : Un Amour d'Australienne

26/03/2010 13:58 par vinny53poesie

                                                                                  Un Amour d’Australienne

                                             Le car arriva enfin à destination vers dix sept heures. Le décalage horaire avait éreinté ces jeunes voyageurs français. Eric avait bien failli ne pas faire partie du lot, son retard occasionné par différentes péripéties allant d’une crevaison pneumatique, à la réprimande pour mauvais stationnement en passant par un contrôle d’alcoolémie pour sa mère qui le conduisait à l’aéroport, lui avait tout juste permis de prendre place à bord de l’Airbus qui les amenait au bout du monde. Mais le jeu valait la chandelle, l’Australie dévoilait son lot de merveilleux de paysages. La ville de Dubbo en Nouvelle Galles du Sud revêtait un caractère à la fois très anglo-saxon avec des aspects européens qui rappelaient parfois certaines régions de France. Le car s’arrêta dans une propriété qui tenait lieu de colonie de vacances pour adolescents. Les jeunes français furent accueillis par des monitrices et moniteurs bilingues qui s’empressèrent après les formalités d’usage de leur indiquer leurs chambres ainsi que le règlement intérieur. Non loin de là se trouvait un camp de jeunes australiens, en majorité des garçons venus de Melbourne. Parmi les rares filles qui les accompagnaient l’une d’entre elles éveilla particulièrement l’attention d’Eric qui par timidité ou par distraction ne s’intéressait encore que très peu aux jeunes filles de son âge.

Eric avait pour habitude de se livrer surtout aux expériences scientifiques. A quinze ans seulement, il avait déjà un passé glorieux de chercheur. Ses journées se limitaient à composer des formules sur son ordinateur après s’être livré à des expériences délicates qui nécessitaient souvent une habileté et une certaine dextérité. Pour cette raison, ses camarades de classe le considéraient comme ringard et si certaines filles lui reconnaissaient volontiers des qualités de gentillesse et de délicatesse, en revanche aucune ne souhaitait le fréquenter en dehors des cours sinon pour lui demander des explications relatives à un théorème ou une formule scientifique. Son statut « d’extraterrestre » le condamnait à se retrouver toujours isolé de la meute.

La jeune fille ne le remarquait même pas elle posait son regard sur les plus branchés de ces jeunes gens qui débarquaient d’un autre univers. Elle appartenait à ces demoiselles de la petite bourgeoisie traditionnelle qu’on avait confinée dans les traditions britanniques des écoles privées, en dépit de la modernité du pays où elle résidait. Aussi la vue de ces beaux garçons décontractés aux allures de loubard exerçait-elle une fascination chez elle. Eric, lui, ne pouvait plus décrocher son regard de cette jolie brune aux grands yeux noisette, aux manières élégantes en dépit d’une certaine réserve. Dotée d’une taille svelte et élancée, avec des rondeurs gracieuses et généreuses pour son âge, elle ne ressemblait pas à ses camarades aux allures un peu plus distantes. Il aurait voulu lui demander son prénom pour engager la conversation mais le simple fait de lui adresser la parole lui tordait l’estomac. Loin de paraître inaccessible, la demoiselle au sourire pourtant étendu, n’offrait cependant pas la sensation de véritable proximité. De plus son absence d’expérience en matière de relations féminines lui interdisait la moindre audace. Il l’observait sans rien omettre de ce qu’elle disait ou faisait. Elle s’exprimait avec ses amies dans un anglais correct sans manger une seule syllabe ce qui permettait aux oreilles attentives du garçon de comprendre certaines phrases. Parmi les bribes de conversation qu’il interceptait, il entendit une camarade l’appeler Vanessa, ainsi il pouvait déjà mettre un prénom sur cet admirable visage qui l’éblouissait. Vanessa poursuivait son discours tentant d’éveiller l’intérêt de l’un des garçons qui lui plaisait. Mais en dépit de ses efforts démesurés, aucun de ceux là ne levait les yeux sur celle qui leur apparaissait comme une petite bourgeoise coincée sans intérêt. C’est alors qu’Eric se fit fort de l’affronter sans perdre une minute. Il se dirigea d’un pas franc et décidé vers l’objet de son désir, mais au moment où il allait l’aborder, une voix se fit entendre :
n Bon les jeunes là, il faut prendre possession de vos chambres ! Allez vite !
n On arrive ! (répondirent ils en chorus)

Eric se joignit alors au groupe afin de prendre possession de la chambre qui lui était destinée. Celle-ci semblait vaste et claire. Elle était dotée de deux lits accompagnés d’un chevet chacune et d’une table entourée de deux chaises. Olivier son compagnon de chambre entra peu après. Il ne figurait pas parmi les meilleurs amis d’Eric mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, les deux occupants s’efforcèrent d’adopter une attitude diplomatique afin d’éviter les conflits. Après s’être installé, Olivier s’écroula sur son lit muni des écouteurs d’un lecteur de musique. Eric ne pouvait abandonner l’image de Vanessa, l’éclat de son sourire et la profondeur de son regard sur son visage d’une étincelante fraîcheur. Il lui fallait absolument revoir cette fille, tenter de l’aborder pour la connaître. Armé d’un courage inébranlable il descendit quatre à quatre l’escalier qui le séparait de la cour mais à sa grande stupéfaction il ne restait plus personne dans cet espace où tant d’animation avait régné un quart d’heure auparavant. Ne sachant rien, hormis son prénom, il devait à présent user de perspicacité afin de retrouver celle qui désormais n’allait plus quitter ses pensées.

Il s’informa auprès de ceux qui avaient côtoyé Vanessa pour savoir si elle avait mentionné son adresse ou au moins la rue où elle résidait. Malheureusement personne de la bande ne s’était directement entretenu avec elle. Eric devait trouver à tout prix une personne de son entourage afin d’obtenir les renseignements indispensables sachant qu’il lui serait nécessaire de faire preuve de subtilité car on s’inquièterait d’une telle indiscrétion. En déambulant au hasard des rues et des plages, il finit par rencontrer une jeune fille qu’il avait aperçue en la compagnie de celle qui ne sortait plus de son esprit. En se rapprochant discrètement il feignait de rechercher un objet perdu. Surmontant sa timidité, il demanda à la demoiselle si elle n’avait pas vu une gourmette dans le sable. Celle-ci lui précisa que non, ajoutant en souriant qu’il aurait de la chance de retrouver un bijou dans cette étendue de sable. Cela l’entraîna sur le sujet de la chance et de fil en aiguille il aborda l’objet de sa véritable recherche, à savoir sa quête d’une jeune fille qu’il lui fallait à tout prix rencontrer avant de terminer son séjour en Australie. Elle fut surprise de cette soudaine franchise, comprenant qu’il y avait une certaine urgence, elle fut heureuse de lui arranger un rendez-vous avec celle qui se trouvait être sa meilleure amie en se saisissant de son téléphone mobile pour appeler aussitôt Vanessa. Après avoir échangé à nouveau quelques mots ils se quittèrent sachant qu’il avait rendez-vous deux heures plus tard avec l’amie de celle dont il n’avait même pas demandé le prénom.

La plage était déserte comme le chantait Brel, mais celle-ci se lovait sous un ciel pourpre et tiède. Eric marchait, à mesure que ses pas s’enfonçaient dans le sable, son cœur l’alertait des dangers qui pouvaient le guetter. La silhouette de Vanessa se dessinait de plus en plus, ses pieds nus épousant l’écume des vagues finissantes. Quand il atteignit son niveau, elle le regarda d’un air désappointé, sans doute s’était-elle imaginée rencontrer celui qu’elle avait admiré quelques heures plus tôt. Ils se regardèrent un long moment avant que l’un des deux n’osât briser le silence. Eric, sentait son estomac compressé, ses membres se raidissaient, son front suintait d’une transpiration qui n’émanait pas seulement de la chaleur. Puis, comme s’il venait d’engloutir rapidement un verre d’alcool, il se lança :

n Excuse-moi de t’avoir dérangé, je t’ai aperçu cet après midi, et je voulais vraiment te connaître !
n Oh !
n Je dois te paraître un peu idiot mais j’ai envie de passer du temps avec toi.
n Quoi ? Tu veux coucher avec moi ?
n Non ! Je veux dire, parler, se promener, faire ce que tu aimes. Connaître ce que tu aimes dans ta ville, savoir ce qui te plait dans la vie, enfin si tu veux !
n Oh tu sais il n’y a rien dans ce bled, moi j’aimerais vivre à Sydney ou même aller à Londres ou à Paris.
n Ah bon ! C’est joli ici pourtant !
n Ah bon ? On ne trouve rien ! Tu sais si tu veux danser ici il n’y a qu’un bal folklorique une ou deux fois par an. Et pour le reste je ne dis pas c’est d’un ennui mortel.
n Mais le décor est magnifique, tu peux faire des ballades, rien qu’ici sur la plage, moi j’y resterais bien des heures !
n Ha !ha ! Tu me fais rire !
n Pourquoi ?
n Tu parles exactement comme mon amie !
n Ah ?
n Oui elle adore la campagne, la mer, la tranquillité, la musique ringarde et les vieux !
n Et toi, non ?
n Bah ! D’ailleurs je me demande souvent comment on peut être amies toutes les deux !
n Parce que vous vous complétez peut-être ?
n Oui elle m’aide pour les devoirs de biologie, de maths et de physique chimie et moi je l’aide à trouver des mecs !
n Ah je vois ! Toi t’es plutôt du genre à t’amuser et elle c’est plutôt le domaine scientifique ?
n Exactement ! Ecoute ne le prends pas mal, t’es un mec gentil mais nous deux ça ne peut pas le faire !
n J’en ai bien l’impression hélas ! Mais je peux te dire tout de même que tu es…super canon !
n Super quoi ?
n Très belle !
n Ah ! merci c’est très mignon ! Tu veux que je t’arrange le coup avec mon amie, juste parce que je vois que tu ne lui feras pas de mal, t’es un mec bien !
n Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
n Je ne sais pas ça se sent, je dois avoir un sixième sens pour ça !
n Ah ok ! Elle s’appelle comment ton amie ?
n Sandy ! En fait elle s’appelle Sandra mais tout le monde l’appelle Sandy ! C’est elle qui m’a parlé de toi en me demandant d’accepter le rencard !
n Ah oui ! C’est elle Sandy alors ?
n Tu la connais ?
n Ben oui, c’est moi qui suis allé la voir pour qu’elle m’arrange le coup avec toi ! Tu m’en veux ?
n Non ! Je suis contente d’avoir pu parler avec toi !
n Moi aussi ! Merci pour le service !
n Lequel ? le rendez-vous avec Sandy ? Ce n’est pas encore fait !
n Je sais mais je te fais confiance !
n Cool ! T’inquiète, elle acceptera !
n Alors salut !
n Bye !

Ils se quittèrent en amis, comme s’ils l’avaient toujours été. Le lendemain Eric obtint un rendez-vous avec Sandy. Elle l’attendait sur la plage, les pieds dans les vagues. Ils parlèrent pendant des heures. Ils échangèrent des formules scientifiques ainsi que leurs expériences laborantines. Ils se virent tous les jours jusqu’au départ d’Eric, ils se séparaient nantis de promesses d’échanges de mails et d’appels téléphoniques. Ils ne démentirent hélas pas le dicton « Loin des yeux, loin du cœur » mais niché quelque part dans un coin de ses souvenirs, le visage de Sandy restera gravé à jamais.




FIN











Les Furtives : Sur la Route d'Abidjan

26/03/2010 13:56 par vinny53poesie

                                                                                 Sur la route d’Abidjan

 

                                                            Trois jours passés en territoire rebelle avaient fait d’Alicia, une femme fourbue et désoeuvrée. Tant de balles à extraire, de plaies à soigner, des coupures de couteaux aux saillies des machettes, tout ce sang versée pour des rêves fous dont seuls les Ivoiriens en comprenaient encore le sens. Depuis une longue année que l’OMS l’avait envoyé là dans le but de satisfaire à son envie de soigner autre chose que les « petits bobos » des bourgeoises du 16ème arrondissement où la pauvre femme se sentait désoeuvrée et presque inutile. Elle n’avait pas quitté son Anjou natal après avoir obtenu brillamment son doctorat pour venir jouer les nounous des capricieuses bourgeoises égocentriques. Ayant demandé l’Afrique, on l’avait envoyé là où depuis quelques mois un début de guerre civile venait déchirer ce pays. Alors elle passait son temps entre rebelles et militaires du pouvoir, effectuant au mieux son travail sans prendre le moindre parti, ce qui d’ailleurs lui aurait été bien impossible tant l’ambiguïté régnait au sein de ce conflit. La route accidentée occasionnait des secousses tous les trois cent mètres, et la chaleur ne faisait qu’ajouter à la rudesse du voyage. Ali, le chauffeur tentait de la rassurer en lui promettant que c’était les derniers kilomètres avant de retrouver une meilleure qualité de bitume. En dépit de sa bonne volonté l’homme n’était guère convainquant. Parfois il esquissait un sourire en plaisantant sur les différences entre les routes de France et celles d’Afrique, pensant connaître l’état des routes françaises grâce à un lointain séjour effectué dans l’hexagone. Alicia appréciait, malgré tout, les efforts de ce quinquagénaire qui se voulait protecteur de cette jeune et jolie doctoresse française, même si son éducation l’empêchait de croire qu’une femme put soigner aussi efficacement qu’un homme. Soudain un saut plus important que les autres contraignit le chauffeur à s’arrêter.  
n Putain de rebelles ! (s’exclama-t-il).
n Que se passe-t-il ?
n Ils ont semé des clous et on est tombé dessus !
n Ah on a crevé ?
n Oui mais retournez dans la voiture madame Alicia, on ne sait jamais. Je vais changer la roue très vite !
n Je peux vous aider Ali ?
n Non, ce n’est pas la peine, j’ai l’habitude !
n Je m’en doute bien, je ne voulais pas vous offenser !
n Je le sais, allez, restez à l’intérieur !
n Comme vous voulez !
Il passa un bon quart d’heure à changer la roue, la chaleur provoquait la dilatation des écrous en dépit d’une copieuse lubrification. Il réapparut en sueur les mains pleines de cambouis.
n Voulez-vous une lingette, j’en ai toujours sur moi !
n Pas besoin de ces trucs là c’est bon pour les bonnes femmes !
n Ah je vois ! Après tout démerdez-vous !
n Bon on y va !
Il redémarra sans dire un mot. La fin du parcours se déroula en silence, Ali arborait une moue détestable et Alicia lui rendait en grognements sourds. Une fois arrivés à Abidjan ils se séparèrent, elle gagna son hôtel et lui sa maison. Après avoir pris une bonne douche, la jeune femme se laissa tomber sur le lit où le sommeil prit sans tarder.

En pleine nuit, elle fut réveillée par un bruit sourd. Elle eut la sensation qu’un voleur voulût s’introduire dans la chambre. Elle alluma la lumière, saisissant une lampe au passage en guise d’arme défensive. Le silence reprit place à nouveau. En observant attentivement le sol elle remarqua des gouttes de sang, elle s’approcha pour voir d’où provenait ce sang qui semblait de plus en plus frais à mesure de ses pas. Tout à coup un râle se fit entendre et un homme tomba de derrière l’armoire. En se penchant sur lui, elle reconnut cet homme dont la photo ornait toutes les façades des postes de police et de tous les bâtiments administratifs. Il s’agissait du chef des rebelles, « dangereux terroriste », mentionnait-on sur les affiches. Sans réfléchir une seule seconde, elle prit ses instruments et l’examina minutieusement. Il était gravement atteint par deux balles de fusil de chasse à la poitrine et d’une plaie béante d’arme blanche sur le côté. Elle savait que ses moyens étaient limités, mais le conduire à l’hôpital aurait été le condamner, l’armée aurait tôt fait de le traîner à l’infirmerie de la prison où on l’aurait laissé agoniser lentement. Elle devait, sans plus attendre lui extraire les deux balles, seule, avec ce qu’elle avait sous la main. Munie d’un petit scalpel d’urgence, d’un peu d’alcool, de gaze et de linges blancs, elle s’ingénia à faire du mieux qu’elle pouvait en la circonstance. La première balle, ne lui demanda pas trop d’efforts, mais la seconde, plus en profondeur, se voulait plus récalcitrante. Elle dut s’y prendre à plusieurs fois, ce qui occasionna une hémorragie. Elle plaça le maximum de linges sur la plaie pour tenter de la compresser, cela finit par payer. Elle recouvra le tout de pansements. Ensuite elle recousu la plaie béante et la couvrit également de bandages. L’homme restait là, immobile à même le sol. Elle aurait voulu le poser sur son lit, mais seule, cela lui était impossible. Malgré tout, elle le saisit sous les bras, au risque de déchirer ses plaies, et posa son torse sur le lit. Elle fit de même pour les jambes et après l’avoir installé, elle vérifia si elle n’avait rien endommagé. A présent, il lui fallait attendre son réveil, pour savoir si ses soins étaient efficaces. Cela pourrait demander une demi journée comme trois ou quatre jours. Elle savait qu’on pourrait la surprendre à tout instant. Elle devait songer à la façon dont elle pourrait repousser chaque fois les intrus. D’abord, le garçon d’étage, puis la femme de ménage, et enfin ses collègues qui ne manquaient pas de la visiter chaque fois qu’ils en avaient l’occasion. Autant d’obstacles qu’elle devrait affronter avec subtilité. Le matin venu, elle s’aperçut qu’elle s’était assoupie sur le fauteuil. Sitôt éveillée elle se livra attentivement à son patient. L’homme semblait épris d’un sommeil paisible et détendu. On eut dit qu’aucun mal ne l’affectât. Les pansements n’avaient pas bougé, tout semblait parfait. Elle pensa qu’il aurait peut-être une chance de s’en tirer. Soudain elle réalisa qu’elle devrait partir pour aller au dispensaire soigner ses autres patients. Comment pourrait-elle y échapper ? Il lui fallait à tout prix trouver un prétexte plausible qui n’éveillerait pas la moindre suspicion. Elle se dit que la thèse de la grande fatigue causée par le voyage de la veille sous un soleil intense après avoir travailler trois jours sans trêve, lui vaudrait une journée ou deux de congés, en dépit de l’intensité du travail demandé par ses employeurs. Elle décrocha le téléphone et appela son supérieur qui, par chance ne lui demanda pas davantage d’explication en précisant qu’elle pouvait prendre le temps nécessaire à sa remise en forme. Elle se trouvait tirée d’un mauvais pas. Il restait maintenant à bloquer toute personne susceptible de la perturber. Un appel à la réception suffit à calmer le jeu. Sa grande fatigue exigeait un lourd repos, elle souhaitait qu’on ne la dérangeât pas afin de se remettre au plus vite. Voilà, elle se retrouvait donc seule en compagnie de celui que toutes les polices du pays recherchaient.

En plein après midi, l’homme se réveilla en réclamant vivement à boire. Alicia lui humecta les lèvres avec un linge mouillé, puis elle prit soin de lui humidifier, le front, les joues et le menton. Il se mit à parler peu à peu, puis il raconta l’embuscade dont il avait été victime alors que deux membres de la garde présidentielle s’étaient acharnés sur lui, le laissant pour mort. Il se nommait Silvère Mousd’hia. C’était bien le nom qu’elle avait lu sur les affiches, se souvenant alors que certaines étaient déchirées, sans doute un signe qu’on l’avait abattu. Silvère accusait largement une quarantaine d’année. Les rides creusées sur sa peau noire mal rasée, ajoutaient à son charme de bourlingueur énigmatique. Son regard perçant et doux lui donnait davantage l’aspect d’un héros d’aventures que celui d’un terroriste menaçant. Il la remercia à maintes reprises, malgré l’insistance de la doctoresse pour le supplier de ne pas trop parler à la fois pour ne pas risquer d’être entendu et pour ne plus se fatiguer. La nuit suivante, elle le veilla comme une mère veille sur son enfant malade. Elle prenait mille précautions à surveiller ses bandages et ce qu’ils recouvraient. Elle éprouvait une terreur à l’idée qu’il put ne pas passer la nuit. Ainsi elle se rassura en constatant qu’il avait meilleur souffle et que ses traits s’allégeaient au petit matin. Avec une attention infinie elle l’humecta à nouveau, et lui injecta un peu de glucose qu’elle gardait toujours au fond de sa trousse. Silvère allait de mieux en mieux, il était doté d’une faculté à récupérer rapidement.

Deux jours après il se levait, marchant presque normalement à travers la pièce. Elle devait maintenant l’évacuer discrètement pour qu’il se sauve et pour ne pas risquer de la compromettre, ce qui aurait causé un licenciement pour faute grave en jetant le discrédit sur l’organisation. Elle attendit la nuit pour se faire, elle l’aida délicatement à descendre l’escalier, l’ascenseur eut été trop risqué. En le serrant tout contre elle, Alicia ne pouvait s’empêcher de redouter la séparation. Elle venait de vivre avec lui, pour lui, épousant sa cause en dépit de l’horreur que lui inspirait le meurtre. Elle savait qu’elle ne le reverrait jamais plus. Une fois dehors, il disparut dans la nature, sans l’avoir même gratifiée d’un salut de la main. Elle resta là un moment le regardant s’enfuir à travers les rues désertées. Elle ne dormit pas plus que les nuits précédentes. Ses pensées se nourrissaient de ces quelques jours passées auprès de ce patient hors du commun. En la voyant au bureau le matin, ses collègues et ses patients ne devaient la trouver guère plus reposée qu’après son arrivée des territoires rebelles. Elle se jeta à corps perdu dans le travail afin distraire ses pensées.

Durant un mois, elle resta sans nouvelle de Silvère, sans cesser de penser à lui. Puis un courrier arrivant de Yamoussoukro lui fut adressé, il émanait de Silvère M.


Mademoiselle Alicia


Je vous écris pour vous remercier de vos bons soins. Vous m’avez sauvé la vie, et grâce à vous je peux reprendre mon combat contre la répression et la corruption qui pourrissent ce pays. Vous m’avez été précieuse et attentive en m’accordant tant d’attention et de chaleur humaine. En d’autres temps, j’aurais eu plaisir à vous revoir mais tant que les combats continuent je dois rester prudent. Si jamais tout cela s’arrêtait un jour, alors je vous promets qu’on se reverrait, si vous le désirez. Prenez grand soin de vous, belle doctoresse et que Dieu vous garde !


Je vous suis, à tout jamais reconnaissant, votre dévoué serviteur,




Silvère M.


En dépit de ce qu’elle contenait de politesse anonyme, cette lettre représentait aux yeux d’Alicia plus que de la reconnaissance. Manifestement l’homme qu’elle avait sauvé ne semblait pas indifférent aux attraits de la jeune femme, du moins c’est ce qu’elle s’obstinait à penser en relisant les mots qui lui serraient le cœur. Il voulait la revoir, c’était sur. Il éprouvait des sentiments à son égard, elle en était persuadée. Si Dieu était juste, il devait cesser ces combats au plus vite. Puis elle se mit à rêver au jour où rien ne leur interdirait de se retrouver et de vivre peut-être une merveilleuse histoire. Elle l’espérait, elle le croyait, elle le savait, un jour, un jour certainement !



FIN

Les Furtives :Sous un Ciel Irlandais

26/03/2010 13:54 par vinny53poesie

                                                                                   Sous un ciel Irlandais

                                                   Curieuse idée en vérité que ce voyage de noces en ce pays à peine cicatrisé de ses plaies guerrières, où le ciel parfois peu accommodant tenait le soleil en otage derrière des montages de nuages. Mais Daniel n’avait pas voulu en démordre, son rêve d’enfance étant de visiter ce pays, Sarah avait du plier. Le couple se retrouvait donc ainsi à cent kilomètres de Dublin dans ce décor aussi merveilleux que sauvage, aussi perdu qu’envoûtant et aussi frais que chaleureux. L’homme savourait ces instants, s’empressant d’escalader les collines abruptes, dévalant les prairies sauvages en écoutant les colères assassines des vagues fracassantes qui s’enrageaient sur les rochers fébriles. Sarah, quant à elle s’évertuait à faire bonne figure, s’emmitouflant dans des gilets de laine d’Ecosse achetés avant le départ dans une boutique de la rue Lepic. Prenant son mal en patience, elle se disait que si son mariage commençait par une concession, elle pensait que l’avenir serait plus favorable à l’égard de ses désirs. Elle se résolut tout de même à quelques excursions qui ne lui laissaient qu’un parfum amer. Par la suite, après avoir insisté auprès de sa jeune femme pour qu’elle l’accompagnât, malgré ses refus répétés. Il convint qu’elle détestait ce pays et se contraignit à errer en solitaire au gré des sentiers escarpés de la région.

Le ciel se faisait menaçant et sans complaisance, le vent noyé dans la brume, distribuait ses gifles nordiques, il dut s’arrêter par trois fois pour trouver un abri. Après deux heures de marche il élut domicile dans une bergerie déserte. Là, parmi la paille et le foin, il finit par s’endormir au creux d’un lit de fortune. Il fut réveillé subrepticement par un homme en colère, s’exclamant dans un anglais rustique. Daniel, qui ne possédait que quelques rudiments sommaires de la langue de Shakespeare ne parvenait pas à comprendre vraiment ce que lui flanquait le bonhomme, il devina cependant qu’on le priait instamment de quitter les lieux. Il obtempéra donc comme si ce fut un ordre intimé par un officier. Après tout, il squattait une propriété privée le fermier était en droit de le chasser. Il n’eut pas accompli une centaine de mètres qu’une voix féminine dotée d’un délicieux accent l’interpella en français :

n Ne vous sauvez, pas (dit elle) il n’est pas méchant, mon père déteste qu’on vienne dans sa bergerie, mais il hausse la voix juste pour faire peur !
n Ah bon !
n Excusez-moi je suis Kelly Maligham et cet ours mal léché est mon père, Kevin Maligham troisième du nom. Hélas pour lui ça s’arrêtera là puisqu’il n’a eu que moi, vous vous rendez compte que j’ai failli m’appeler Kevin !
n Il aurait eu tort, Kelly vous va mieux !
n Alors, dites moi ce que fait un touriste français dans ce coin perdu ?
n Ma famille est d’origine bretonne alors vous savez, ici c’est un peu ma terre jumelle !
n Ah ! Et c’est quoi le nom de votre famille !
n Oh excusez-moi, c’est Guerdan et mon prénom est Daniel.
n Vous êtes tombé amoureux de mon pays ?
n En quelque sorte, oui ! Je réalise un vieux rêve de gosse ?
n Oh un rêve ! C’est bizarre, il n’y a pourtant pas de quoi s’extasier devant la pauvreté des terres, le climat pluvieux et glacial, et la fadeur de ses habitants !
n Vous n’aimez donc pas votre pays ?
n Si mais je l’aime surtout parce que j’y suis né et que je ne connais rien d’autre mais j’imagine que la France doit offrir plus de richesses !
n Cela dépend de ce que vous entendez par richesses. Evidemment nous avons des variétés de paysages du nord au sud et de l’est à l’ouest. Le climat aussi change beaucoup selon les régions et nous avons la mer et la montagne et la campagne est diversifiée de part ses terres cultivables et ses forêts aux différentes essences.
n Essences ?
n Des arbres !
n Ah vous avez beaucoup de forêts ?
n Pas mal surtout dans certaines régions mais avec les incendies et la pollution elles ont tendance à diminuer !
n Jaime beaucoup les forêts, nous aussi nous en avons mais pas partout !
n Vous avez beaucoup de fleurs aussi ?
n Oh vous parlez des roses, c’était vrai il y a vingt ans mais maintenant ça disparaît !

En parlant de la sorte, ils finissaient par échanger non seulement des vis-à-vis géographiques mais plus encore ils mariaient deux cultures ancestrales qui se connaissaient si mal. Ils se dispersaient en partageant leurs goûts et leurs aspirations communes. L’après midi se déroula ainsi dans un échange de paroles, de rires, voire de chansons typiques du terroir. Le soir tombant, Kelly proposa à Daniel de rester pour la nuit, l’invitant à dormir dans la chambre d’amis qui n’était jamais utilisé faute de visiteurs. Après un dîner copieux de ragoût de mouton aux pommes de terres, ils passèrent la veillée au coin de la cheminée tandis que le père était allé se coucher. La lueur des flammes se projetait sur la chevelure déjà flamboyante de la jeune femme, le halot des chandelles illuminait les points roux du visage rond et blanc. Ses yeux d’émeraude étincelaient face au regard curaçao que lui envoyait son interlocuteur. Le silence s’installa, on n’entendait plus que le crépitement des braises de châtaignier qui émettaient leurs cris de douleur. Daniel se sentait apaisé, détendu, il lui semblait soudain que rien n’aurait pu troubler ces instants de bien être. Il paraissait bien loin son voyage de noces ! Il n’éprouvait pas la moindre culpabilité du bonheur qu’il ressentait en compagnie d’une femme qui n’était pas la sienne. Il n’y pensait même pas, savourer l’instant présent était sa seule préoccupation. Ils se souriaient sans un mot. Il se décida enfin à gagner la chambre qu’on lui avait indiquée. Elle lui présenta une paire de draps et ensemble ils bordèrent le lit. Penchés l’un vers l’autre, s’appliquant à bien étendre les draps, tapotant les oreillers, en recouvrant l’ensemble d’un dessus de lit bariolé, leurs visages se confrontèrent. Leurs lèvres se rapprochaient, leurs regards s’interrogeaient, un même désir les unissait. Il voulut l’embrasser, elle s’y refusa. Puis elle se rapprocha à son tour et ce fut lui qui se déroba. Il se réveilla d’un seul coup de cet onirisme fantastique dans lequel la jeune femme l’avait bercé à son insu. Il se souvint ! Le visage de Sarah lui apparut, il était marié ! Ses membres le lâchèrent, il s’écroula. Kelly s’efforçait de le retenir, elle le soutenait comme elle pouvait, puis elle l’allongea sur le lit. Avait-elle compris ? Elle s’éloigna du lit et lui souhaita « good night ! » en s’éclipsant de la chambre. La nuit fit son œuvre et quand il s’éveilla il était à nouveau Daniel Guerdan, homme marié en voyage de noces. Kelly lui proposa un petit déjeuner reconstituant, il prétexta l’urgence du départ afin de ne pas rentrer trop tard à l’hôtel, elle feignit de le croire, ils se saluèrent d’un geste vague et il disparut. Lorsque Kevin Maligham revint des champs, il trouva sa fille en larmes.En dépit de ses manières mal dégrossies et de sa rusticité, il ne lui parut pas difficile d’en imaginer la raison. Qu’était donc ce rustre de français qui l’espace d’une nuit avait fait souffrir sa fille ?

Daniel marchait, marchait, il ne voulait, ne pouvait plus s’arrêter. Un élan le poussait à poursuivre son chemin sans d’ailleurs savoir où cela le mènerait. Les sentiers abrupts se semblaient plus le gêner. Il essuya une averse sans ralentir un seul instant. Il s’efforçait de ne pas s’obscurcir l’esprit en pensant à l’une ou l’autre de ces femmes qui provoquaient tant de troubles et de doutes en lui. Comment Kelly avait-elle pu évincer ainsi son épouse tant aimée ? Comment Sarah pouvait-elle perdre autant de capacité à s’imposer comme une évidence ? Malgré son obstination à vouloir chasser ce conflit spirituel et affectif, les deux femmes le harcelaient en permanence sans qu’il pût émettre une préférence. Plus il marchait et plus ce choix se faisait cornélien. Epuisé, il finit par interrompre sa marche, réalisant alors que réflexion et marche ne faisaient pas bon ménage.

Les nuages tourmentaient le jean délavé de ce ciel capricieux. Un détachement de macareux, venu en éclaireur, sillonnait la crête escarpée qui surplombait la tablette où Daniel s’était réfugié. Un vent d’est importun commençait à lui pincer les oreilles. Mais rien de tout cela ne savait perturber ses pensées tumultueuses. Il aimait son épouse, et cela ne pouvait être remis en question, cependant l’éclat flamboyant de la petite bergère irlandaise le troublait au point qu’il ne se sentait pas capable de la chasser de son esprit, il sombrait. Etait-ce cela qu’on appelait le coup de foudre ? Quelques heures passées à discuter, à croiser ce regard aux teintes de l’océan qui s’offrait à lui, auraient-elles suffi à enrayer deux années d’amour à plein ? Peut-être l’attitude de Sarah depuis leur arrivée sur l’île était-elle responsable de l’infidélité de son cœur ! Il tentait vainement de justifier ce manquement à la promesse qu’il venait de prononcer devant Dieu et devant les hommes. Sans conviction il finit par reprendre sa route, toujours habité par les mêmes tourments. Le vent glacial lui flanquait ses grains au visage comme pour le punir ou lui remettre les idées en place, mais rien ne faisait fuir son dilemme.

Deux heures s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté la ferme des Maligham. Il souffrait ses vêtements trempés comme on porte un fardeau pénible. Il parvint à l’hôtel presque malgré lui s’efforçant de faire bonne mine aux gens qu’il croisait dans l’ascenseur. Sarah l’attendait, postée au milieu de la chambre telle une sentinelle en faction. Son regard noir accusait son mari au point qu’il eut la sensation qu’elle perçait son esprit, devinant ainsi l’objet de ses tourments. Il n’en n’était rien, elle traduisait seulement son angoisse et son impatience depuis vingt quatre heures :
n Où étais-tu pendant tout ce temps ? Je me suis fait un sang d’encre !
n Je me suis un peu perdu, heureusement j’ai pu trouver refuge chez des gens très gentils !
n Avec ton anglais approximatif je ne sais pas ce que tu as pu leur dire !
n J’ai eu de la chance, la jeune fille parlait français !
n Ah parce qu’il y avait une jeune fille ! Etait-elle jolie au moins ?
n Oh, je ne sais pas je ne l’ai pas remarquée !
n Tel que je te connais tu as bien du regarder ses yeux tout de même !
n Peut-être mais je ne me souviens plus de quelle couleur ils étaient !
n Menteur !

Il pâlit. Ces questions insidieuses signifiaient-elles des soupçons ? Avait-elle eu vent de sa visite à la bergerie Maligham ? Son visage exprimait-il une culpabilité quelconque ? Ses mains détenaient-elles quelques « stigmates » d’un rouge à lèvres effleuré, ou d’un parfum intercepté au vol ? Il se sentait défaillir, il ne tenait plus debout, il réclama une chaise et se posa en soufflant.
Sarah attendait tranquillement qu’il reprît son souffle ! Elle s’amusait de ses questions inquisitrices traduisant une soit-disant jalousie. Il demeurait muet, pétri d’angoisse. Elle le regarda avec tendresse et déclara avec vigueur.
n Tu sais tu avais raison, il est vraiment beau ce pays, je ne regrette pas d’y être venu. Il y a de super ballades à faire ! J’aimerais bien me promener avec toi !
n Comme tu veux ma chérie (répondit-il avec étonnement) Je vais te faire découvrir les environs.
n Je voudrais connaître toute cette campagne, on m’a dit qu’il y avait des fermes où des centaines de moutons paissent dans les prés vallonnés. Tu m’y emmèneras ?
n Je…je ne crois pas que cela te plairait, tu sais ce ne sont que des fermes comme chez nous !
n Oh je ne crois pas, en France on trouve peu de bergeries comme ici. Et surtout les bergères sont sûrement moins jolies.
n Pourquoi dis-tu ça ?
n Comme ça ! C’est peut-être une légende, mais je ne veux pas courir le risque de te voir succomber au charme de l’une d’entre elles !
n Il n’y a aucun risque, je ne pourrais succomber à aucun autre charme que le tien.
n Je le sais, et c’est pour cela que je veux tout partager avec toi, mon trésor !
n
n Il savourait ces paroles comme de la promesse d’un éternel bonheur, oubliant déjà que quelques heures auparavant une autre avait failli briser cette idylle qu’il savait désormais précieuse.



FIN.






Les Furtives :Réveil à Solenzara

26/03/2010 13:52 par vinny53poesie

                                                                                           Réveil à Solenzara

                                                    Le soleil étouffait les senteurs du maquis. Après avoir passé le cap Corse, Etienne se réjouissait de ces routes un peu moins escarpées et surtout moins dangereuses pour le chauffeur du dimanche qu’il pensait être. Il avait déjà passé deux nuits à la belle étoile et se résolvait à passer la suivante, aussi mal installé que lors des deux précédentes. Cette fois il attendrait la nuit noire pour se confectionner un petit nid à l’intérieur de cette voiture de location. Encore fallait-il que ce soleil de plomb ait l’intention de s’éclipser en emportant avec lui toute la lourdeur qu’il flanquait. Il n’allait bientôt pas tarder à apercevoir les lumières de Solenzara. Se souvenant de la chanson, de cette musique qui faisait chanter ce nom de ville déjà tellement exotique à lui seul, il se plaisait à répéter ce nom «  Solenzara » comme s’il avait été celui de la femme de sa vie. Pourtant il n’était venu en Corse ni par amour, ni par dépit mais pour le plaisir de changer de destination. Depuis sa plus tendre enfance il s’était aiguisé les pieds sur les plages de Bretagne et chaque été il se faisait un devoir de retourner dans ces lieux certes magiques et mythiques mais qui finissaient par sentir le réchauffer. Alors se munissant d’une carte, il avait laissé le sort en décider en jetant une pièce sur la carte, celle-ci s’était retrouvée entre Bastia et Ajaccio. Il en avait déduit qu’il devait faire le tour de l’île de beauté. Oh il n’était pas déçu, jusque là son voyage s’était déroulé à merveille. Pas trop de touristes, du soleil sans fin, des autochtones accueillants, et des paysages à n’en plus finir de s’éblouir. Mais les routes accidentées du Cap Corse l’avaient éreinté au point il ne se sentait même plus la force de se réjouir de toutes ces beautés.

Une fois bien installé dans son étroit habitacle, il s’endormit comme une masse au son du ressac qui le berçait. Aux premières lueurs du jour il savoura le spectacle du soleil levant sur la plage de Solenzara. Ce fameux soleil offrait ses lueurs argentées aux flots turquoises qui se peignaient ainsi de filaments auréolés se mouillant d’écume et de douceur. « Quel chef d’œuvre divin ! », songeait Etienne ébloui par tant d’éclat. Le vent tiède caressait fébrilement le cuir de sa peau, la tannant afin de la rendre satinée. Ce qu’ignorait ce trentenaire un peu fantasque, c’est qu’il n’était pas le seul à se délecter du spectacle que dame nature lui offrait. A quelques mètres de là une silhouette l’observait. Les formes harmonieuses de son anatomie ne laissaient pas le moindre doute quant à son sexe. En s’approchant un peu de cette femme, on pouvait remarquer la rudesse du regard noir et puissant de ses yeux dessinés en amande sur un visage fort et hâlé. Debout et immobile dans une robe blanche ornée de fleurs discrètement colorées de teintes pastelles elle fixait son regard sur celui qui semblait la fasciner. Etienne ne s’apercevait de rien, loin d’imaginer la fascination qu’il exerçait sur la jeune femme, il errait à travers la plage comme le touriste admiratif qu’il demeurait avant tout. Il ne se laissait pas distraire par un cormoran qui le survola de près. De même, il ne fut pas stupéfait de voir passer un cochon sur le bord de la route comme il avait précédemment aperçu une chèvre qui se promenait en toute quiétude, libre et avide du moindre brin d’herbe qui se présentait à elle. En fait le jeune homme n’avait d’yeux que pour ce levant que le ciel peignait en or et en argent où quelques touches de pourpre et d’ocre achevaient d’illuminer l’azur. Il resta une demi heure à contempler son spectacle avant que d’explorer le monde qui l’encerclait. C’est alors qu’il distingua la silhouette de son admiratrice. Elle ne détourna pas son regard pour autant, esquissant un sourire de satisfaction sans manifester pour autant sa joie. Ils restèrent quelques minutes à s’observer, sans oser le moindre pas, le moindre geste. Puis, épris d’une soudaine audace, il se lança dans une foulée éperdue pour rejoindre celle qui commençait à l’intriguer :
n Bonjour ! (entama-t-il sans en préambule)
n Salut (répondit-elle d’un ton plus assuré) tu n’es pas d’ici ?
n Non ! Je suppose que ça se voit ?
n Oui ! Mais tu n’es pas un de ces cons de touristes ! Tu admirais quoi là ?
n Le lever de soleil, je n’en n’ai jamais vu d’aussi beaux !
n Tu sais chez nous tu verras des choses qu’on ne voit pas ailleurs ! Tu veux que je te montre quelque chose d’encore plus beau ?
n Oui j’aimerais bien, si ça ne te dérange pas !
n Pff ! Au contraire, mais je ne le montre qu’à ceux qui savent l’apprécier !

Ils marchèrent pendant un long moment, elle filait devant, il s’efforçait de la suivre à grands pas. Etienne s’impatientait, demandant si c’était encore loin. Parfois elle s’arrêtait se retournant d’un regard malicieux en le rassurant. Il lui semblait qu’ils étaient partis depuis des heures, en fait ils venaient de dépasser l’heure lorsqu’elle lui balança avec son plus beau sourire :

n Tiens regarde, tu vois que ça valait bien la peine !

Il se tourna vers l’horizon afin de vérifier ce qu’elle pointait du doigt. A quelques centaines de mètres de là, il aperçut un îlot rocailleux assailli de toutes parts par les flots. Par instant une vague d’écume bouillonnante recouvrait entièrement le monticule. Chose encore plus étrange, une famille d’albatros y avait élu domicile depuis plusieurs générations et rien de ce qui pouvait se dérouler là ne semblait les déranger. Ils survolaient en permanence leur lieu de prédilection, assurant une protection à leur nid en prenant soin de veiller à ce qu’il fût toujours épargné par les postillons des vagues inquisitrices. La jeune femme précisa que depuis plusieurs siècles l’îlot n’avait jamais été recouvert en dépit de certaines grandes tempêtes et que la famille albatros avec l’attention méticuleuse qui la caractérisait bâtissait régulièrement le nid au beau milieu des rochers, le seul endroit que l’écume pouvait épargner de telle sorte que jamais les petits ne s’étaient trouvés mouillés. On aurait pu croire à une de ces vielles légendes colportées par les anciens lors des veillées au coin du feu, destinées à transporter l’esprit des enfants dans les nuées féeriques. Pourtant l’histoire était bien réelle et chaque génération avait eu le loisir de le constater de ses propres yeux. Etienne demeurait stupéfait, à la fois par ce qu’il voyait et ce qu’il entendait. Et plus la jeune femme racontait et plus il se sentait séduit sans savoir s’il l’était davantage par la narratrice que par les merveilles qu’il admirait. Sans doute cette savante harmonie entre le paysage, le spectacle qu’il découvrait et le charme si naturel de celle qui appartenait à ce pays composaient ensemble les attraits destinés à séduire son cœur émerveillé d’éternel enfant. Il planait au cœur de cette île que l’on dit «… de beauté » certainement pas par hasard, et il se sentait amoureux d’un tout.
Elle se tourna vers lui, l’interrogeant du regard, devinant alors le trouble en son esprit. Elle ressentait le désir de l’embrasser, de l’étreindre pour le bonheur qu’elle éprouvait de le voir ainsi communier à cette extase qui ne la lâchait jamais depuis l’enfance chaque fois qu’elle venait se délecter de tous les tableaux que contenait l’île. Puis ne pouvant résister à son envie, elle lui colla un long baiser sur la joue. Le jeune homme sembla presque indifférent à cette gratification, le regard toujours accroché, il paraissait ne rien ressentir. C’est alors qu’éprise d’une de ces audaces méridionales, elle le saisit par le cou, et lui dévora les lèvres d’un baiser plus fort et plus long, cherchant désespérément à lui attraper la langue. Hélas pour elle les lèvres restaient soudées, peut-être par l’effet de surprise, ou par la timidité, toujours est-il qu’il s’écarta vivement lui infligeant un regard accusateur. Elle se sentit honteuse et stupide, ses joues bronzées s’empourpraient, la tête baissée et les paupières fermées, elle aurait voulu s’évader à toute allure. Etienne aurait voulu lui exprimer son regret de l’avoir blessé, mais une sorte de colère l’habitait, il pestait intérieurement contre la sauvagerie de cette « petite aventurière » qui le laissait penser qu’elle devait se jeter sur tous les hommes qui se présentaient à elle. Il avait cru discerner une femme nature mais raffinée, une petite fée des maquis, une sirène des grèves, une déesse des forêts, mais il ne voyait plus qu’une « fille de joie », une fille à tout le monde, une dévoreuse d’amants. La jeune fille le boudait, comme si elle avait pu sonder ses pensées. Puis comme si elle avait oublié l’incident, elle lui fit signe de la suivre jusqu’à un figuier lui demandant de lui cueillir l’un des fruits trop inaccessible pour sa taille. Il lui cueillit volontiers et se servit ensuite. Les figues étaient à point, leur chair rougeâtre offrait le goût délicieux de la nature sauvage. Cette appréciation unanime de leur fruit respectif, leur permit une complicité instantanée. Ils se souriaient, au point de baver le jus qui ruisselait sur leur menton. Un parfum d’Eden les enivrait, leur fruit n’était certes pas défendu, mais ils le partageaient avec la même volupté que le premier homme et la première femme. Il se sentit idiot et comme pour s’excuser de son attitude précédente, il lui adressa un sourire plus chaleureux, qu’elle reçu comme un cadeau. Ils se sentirent alors plus sereins, plus détendus, sans la moindre ambiguïté dans leurs échanges. Ils ne se parlaient plus qu’avec les yeux. Consciente de leurs goûts communs, elle avait envie de lui faire découvrir tout ce qu’elle admirait dans son île. La sauvagerie du maquis, aux arbousiers capiteux, aux figues de barbarie odorantes, les plaines aux vergers si verts d’où jaillissaient les mandariniers, les clémentiniers et autres hybrides aux fruits tout aussi savoureux. Les forêts de châtaigniers aux senteurs discrètes et exquises. Les prairies touffues où les vaches, les moutons et les chèvres paissaient en harmonie sans la moindre rivalité. Et tous ces gens au caractère bien trempé, au geste vif et fort mais qu cœur tendre pour peu qu’on sut y atteindre le point sensible. Elle voulait tout lui faire connaître comme s’il eut été destiné à séjourner éternellement. Lui-même en oubliait la brièveté de son séjour tant tout le retenait ici. D’un geste machinal, elle lui prit la main puis ils flânèrent le long de la plage sans se soucier de ce qui pourrait leur arriver. Après plusieurs centaines de mètres ils finirent par s’asseoir sur un rocher qui traînait là comme oublié par les flots. La jeune femme qui ne s’était toujours pas présentée ignorant également le prénom de son nouveau compagnon, se laissa aller aux souvenirs d’enfance. Ainsi en peu de temps il sut qu’elle était née à Solenzara, qu’elle y avait toujours vécu et ne souhaitait en aucune façon quitter ces lieux ou même visiter d’autres régions que sa Corse d’Amour, comme elle se plaisait à la nommer. Elle aimait à lui enseigner les courses folles à travers le maquis sauvage, les embuscades des forêts et les jeux insensés sur les flots lorsque les courants permettaient de surfer sur les vagues. Elle prenait soin de lui indiquer qu’elle n’avait jamais accepté de poupée ni de dînette dont raffolent habituellement les petites filles. Mais elle prenait soin d’ajouter que les garçons ne l’avaient jamais laissé indifférente et que depuis sa puberté, séduire avait été l’une de ses grandes préoccupations. Elle ne mentionnait ni son âge, ni son identité, comme si elle eut envie de créer un mystère autour d’elle. Il lui donnait environ vingt cinq ans même si parfois ses propos pouvaient évoquer l’immaturité de l’adolescence due à sa sauvagerie. Un instant elle se tut et l’observa attentivement comme pour le sonder, l’interroger du regard. Il répondait à ses interrogations par d’autres tout aussi troublantes. Puis, épris d’un désir fou et soudain, il l’enlaça et renouvela sa tentative de baiser, elle y répondit sans se débattre, éprouvant même un certain plaisir au point qu’elle entreprit de lui rendre en y mettant plus de fougue et de passion. Cet échange s’éternisa sans qu’ils pussent en imaginer la durée. Ils vivaient dans un monde où le temps et les choses ne se mesurent plus qu’à l’intensité des palpitations du cœur. Ils nageaient, ils volaient, ils planaient même au-delà de tout. Subtile magie par laquelle cette île venait de prendre en ses filets deux êtres inconnus qui venaient de se reconnaître en partageant la folie d’une indescriptible éternité.




FIN



Les Furtives :Le Nouveau cours

26/03/2010 13:50 par vinny53poesie

                                                                                      Le Nouveau Cours

                                           

                                                        Léa venait de prendre son poste depuis un an. Avoir quitté un lycée de la banlieue parisienne pour ce collège de Montluçon avait représenté pour un elle une métamorphose complète de sa vie. A cinquante ans, bien que n’en accusant guère plus de trente cinq, elle se voyait réduite à reprendre tout à zéro. Un divorce long et difficile, qui se voulait la conséquence de la mort tragique de son fils unique l’avait conduite à se ré envisager autrement. Sa beauté naturelle creusée de quelques rides harmonieuses lui avait révélé sa nature séduisante et sexy. Ainsi après une intervention de chirurgie esthétique elle arborait avantageusement une silhouette magnifique. Sa chevelure grisonnante s’était vue blondir, elle avait troqué ses ensemble austères pour des tenues plus légères aux décolletés saillants en des robes et jupes ne descendant guère plus bas que les cuisses. Loin de paraître vulgaire, encore moins de sembler « vieille jeune » elle menait fière allure dans ce nouveau look qui ne laissait pas indifférents les hommes qu’elle croisait. Ses élèves mâles l’appréciaient d’ailleurs beaucoup et son physique avantageux n’y était pas étranger, même si ses compétences ainsi que sa gentillesse et la qualité de sa pédagogie contribuaient à sa popularité. De plus elle travaillait avec acharnement à la préparation de ses cours et mettait un point d’honneur à ce que chaque élève ne pût quitter la classe sans avoir compris la leçon enseignée. Pour toutes ces raisons, élèves, parents, et direction lui vouaient un culte. Seuls quelques collègues jaloux, discutaient ses méthodes, la qualifiant de trop zélée, persuadées qu’elle ne cherchait qu’à attirer les gratifications de l’académie. S’il est vrai qu’elle aimait séduire, non seulement par coquetterie mais aussi par besoin d’être aimée, elle éprouvait en conscience la nécessité de ressentir l’apaisement du devoir accompli.

Ce matin là, un nouveau entre dans la classe. Grand et beau garçon de quinze ans, il se tenait là intimidé mais sans traumatisme de prendre l’année en cours. Léa le mit à l’aise en le présentant aux autres, prononçant son prénom avec une douceur quasi maternelle ;
n Je vous présente Sébastien, il vient de La Rochelle ! Je vous demande de l’aider, ce n’est pas très facile d’arriver en cors d’année et il aura besoin de votre compréhension, je vous sais assez aimable pour se faire. Bon maintenant tu peux aller t’asseoir, tiens mets toi là à côté de Sandrine.
n Merci madame, (répondit-il poliment)

Le cours se déroula sans ennui. Pourtant à plusieurs reprises, Léa faillit interrompre son cours, elle sentait un regard accroché à sa personne, sachant qu’il ne s’agissait pas d’une attention particulière pour la leçon enseignée. Le garçon qui ne dévissait pas ses yeux de son visage et de son anatomie n’était autre que ce nouvel arrivant. Au bout d’un certain temps cela la troubla, non parce qu’elle n’appréciait pas cette marque d’admiration mais ce déshabillage oculaire perturbait quelque peu le fil de ses propos. Après trois quarts d’heure, elle s’arrêta. Elle voulait signifier sa gêne à l’élève mais il lui était impossible de faire une remontrance sans évoquer la teneur de l’évènement devant toute la classe. Elle sut néanmoins lui montrer un regard ferme de répréhension destiné, pensait elle, à lui faire comprendre qu’il devait cesser aussitôt son exploration. Malheureusement pour elle, il cessa quelques instants et reprit de plus belle exprimant en plus une sorte d’invite en grimaçant la bouche en cœur. C’en était trop, elle se dirigea vers lui et le saisissant par le bras elle le sortit avec rage de la classe, sans jamais le lâcher. Dès qu’ils furent dans le couloir, elle prit un ton magnanime en lui demandant :

n A quoi tu joues comme ça ? Tu viens d’arriver et déjà tu commences à me poser des problèmes
n Ce n’est pas ma faute madame, mais je n’ai jamais eu un prof aussi canon !
n Je t’en remercie (reprit-elle éprise de malaise) mais je ne suis pas là pour me faire draguer mais pour t’inculquer un théorème !
n Je sais mais, vous êtes trop ….
n Ok j’ai compris ! Bon tu vas rester là un petit moment, je te rappellerai pour que tu entres.
n Je peux rentrer maintenant, je vous promets de changer d’attitude !
n Oh ! Si je pouvais en être sûr ! Non ! Je préfère que tu restes là un peu, attends un peu !

Puis elle entra dans la salle et reprit son cours comme si de rien n’était. Elle attendit dix minutes avant de faire entrer Sébastien, le laissant prendre sa place sans y prêter attention. Après le cours elle lui fit signe de venir au bureau. Elle s’assura que tous les autres élèves avaient quitté la classe et commença sa réprimande.
n Je tiens compte du fait que tu sois nouveau et que cela puisse impliquer un manque de repères, donc je me contenterais de te donner un devoir pour demain. Mais si tu persistes dans cette attitude je me verrais dans l’obligation d’en référer à la direction et envisager peut être le conseil de discipline !
n Pour ça ?
n Tu ne te rends pas compte de la gravité de ton acte !
n Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
n Tu m’as reluqué comme un objet de convoitise ! Si tu l’avais fait vis-à-vis d’une autre élève ce serait considéré comme harcèlement sexuel. Là tu aggraves la situation en t’en prenant à un professeur !
n Je n’ai fait que vous admirer !
n C’est comme ça que tu le vois, mais c’était une atteinte à ma dignité, et c’était très humiliant. En plus je t’ai averti à trois reprises et tu as persisté, donc tu ajoutes un refus d’obéissance à ton harcèlement, c’est insupportable.
n Je vous jure que je ne pensais pas que…
n Je m’en doute et j’en tiens compte, maintenant tiens toi le pour dit, et que je ne t’y reprenne plus !
n Bien madame, je ferais attention !
n J’espère ! Allez, file !

Elle le regarda partir, malgré sa colère, elle ne put s’empêcher de sourire en pensant qu’elle avait peut être exagérer les faits et leurs conséquences. Léa se sentait un peu hypocrite d’avoir reproché une attitude qui l’avait flattée et impressionnée. Elle devait bien se l’avouer, provoquer une telle impression sur un jeune garçon de quinze ans, elle qui pouvait largement être sa mère lui procurait une sensation de bien être. Dans le passé, certains élèves avaient été séduits par son charme naturel, à l’époque cela l’amusait, mariée, amoureuse et fidèle elle ne pouvait qu’en sourire, mais avec sa maturité, son expérience et son statut de « vielle prof » elle se sentait honorée d’éveiller encore chez un élève un certain désir. Bien sur il n’était pas question pour elle de permettre que cela prît une tournure plus importante. En arrivant chez elle ce soir là, elle se surprit à repenser à ce garçon au physique attrayant, au regard insolant et désarmant qui reflétait la douceur. En vérité elle commençait à éprouver une envie irrésistible de le revoir. Dieu que la journée suivante allait lui paraître difficile. En vingt cinq ans de carrière, elle n’avait pas commis la plus petite faute, pas une erreur à déplorer. Elle n’avait jamais fauté, n’avait jamais ressenti la plus petite parcelle de désir de le faire. Sa droiture était exemplaire et la tentation l’avait épargnée jusque là. Alors pourquoi maintenant ? Pourquoi ce garçon là ? Etait-ce donc cela qu’on appelait « le démon de midi » ? Elle croyait que cette déviance ne concernait que les hommes, et pourtant il lui semblait bien qu’elle était elle-même atteinte par ce fléau. Elle avala un repas frugal et se mit au lit sans s’endormir pour autant. L’objet de son fantasme se voulait de plus en plus beau, de plus en plus attirant à présent qu’elle le dessinait dans la nuit. Elle se réveilla fragile et fatiguée. En se rendant au collège, son estomac se nouait, ses membres fléchissaient, elle redoutait cette nouvelle confrontation. Elle redoutait plus que tout, sa propre réaction au devant de celui qu’elle ne saurait pas repousser s’il avait le malheur d’oser le moindre geste. En pénétrant dans la classe, elle ne regarda même pas les élèves et affronta d’emblée la leçon sur les logarithmes. Elle se contenta de lire ses feuilles, ne levant jamais le regard pour éviter de croiser celui de son fantasme vivant. Le cours se termina sans qu’elle se rendît compte de l’absence du jeune homme. Lydia, une élève qui résidait dans la même rue que Sébastien vint à son bureau pour lui apprendre que le jeune homme devait bientôt changer d’école et qu’il n’avait pas pu venir pour cause de maladie. Après l’avoir remerciée du renseignement, Léa se prit à penser que le garçon avait souhaité ne plus la revoir. Elle n’en n’éprouvait que davantage, l’envie de le retrouver. Elle entreprit de chercher son dossier scolaire afin de trouver son adresse. Elle se hâta de se rendre au 28 rue des Airelles aussitôt. Son cœur cognait à tout va dans sa poitrine. Plus elle approchait de l’endroit plus elle se serrait, son front s’humectait, ses membres tremblaient, que lui arrivait-il donc ? Elle reprenait ses dix huit ans avec la même légèreté qu’au temps de leur premier passage. Son corps et son cœur retrouvaient leur fébrilité, leur candeur, ainsi que leurs espérances. Depuis son divorce en dehors d’une aventure pathétique, aucun homme ne l’avait troublé à ce point. Elle se sentait honteuse, pitoyable et heureuse à la fois. En arrivant devant la porte elle hésita un long moment avant d’oser sonner. Une silhouette apparut, elle devina qu’il s’agissait de sa mère. Mon Dieu se dit elle, elle est plus jeune que moi. Elle sentait le rouge lui monter aux joues. La femme qui l’interrogeait, semblait heureuse de rencontrer une enseignante de son fils. Elle l’accueillit chaleureusement et l’invita à s’asseoir au salon. Sébastien arriva peu après, il arborait un sourire radieux. A partir de cet instant Léa n’entendit plus ce que lui disait la mère. Ses yeux s’accrochaient sans fléchir à ceux de Sébastien. Ils s’épousèrent sans jamais se lâcher. La mère à qui rien n’avait échappé, ne savait pas vraiment où se situer. Elle pensa que le moment était venu de les laisser seul quelques instants, elle prétexta un objet sur le feu, insistant bien sur le fait qu’elle n’en n’avait que pour quelques minutes. Léa ne disait rien et Sébastien ne savait comment briser ce silence quasi religieux. A présent qu’elle se trouvait face à lui que voulait-elle vraiment ? Elle l’ignorait. Un désir fou de le prendre dans ses bras s’emparait d’elle mais quelque chose l’en empêchait. Etait-ce la décence ? La raison ? La sagesse ? Ou le sens du ridicule ? A moins qu’elle ne réalisât à cet instant la folie de sa démarche et l’inconsistance de son fantasme. Elle baissa les yeux et desserrant enfin les lèvres, elle déclara :
n J’ai entendu dire que tu allais changer d’établissement, je voulais savoir si c’était vrai !
n Oui madame ! Il y a un collège plus proche d’ici, cela me permettra de me lever plus tard et je pourrais y aller à pieds, ça économisera le bus !
n Tu as sans doute raison, il a bonne réputation, ce sera mieux…pour toi
n Je suis désolé, madame, ça n’a rien à voir avec vous !
n Je le sais ! Alors bon courage, j’espère que tu t’habitueras facilement !
n Oui, merci madame !
n Bon au revoir, tu diras au revoir de ma part à ta mère, je dois y aller maintenant !

Elle s’en alla sans se retourner, pensant que si cela valait mieux pour lui il devait en être de même pou elle. Cette tocade n’était qu’une folie qu’il fallait réprimer avant que de commettre l’irréparable. N’était-ce pas ridicule et immoral pour une vielle quinquagénaire de s’éprendre ainsi d’un adolescent à peine pubère ? Incontestablement tout cela n’avait pas lieu d’être, mais alors en ce cas pourquoi lui était-il si difficile de retenir ses larmes en prenant le volant. ? Et pourquoi son estomac lui faisait-il si mal ? Pourquoi son cœur battait-il à se rompre au fond de son thorax ? Sans doute parce qu’un instant son corps et son cœur d’âge certain s’étaient transportés vers l’adolescence, faisant d’elle cette jeune fille qui l’avait déserté depuis trop longtemps. Elle n’en pouvait que remercier celui par qui le miracle s’était produit. Maintenant elle allait se réveiller de ce mirage afin de poursuivre la route de cette existence capricieuse qui lui réservait peut être encore de magnifiques instants.




FIN





Les Furtives :La Fille de Chiraz

26/03/2010 13:48 par vinny53poesie

                                                                                    La Fille de Chiraz


                                              Londres étendait son brouillard légendaire sur les petites rues désertes. Richard Larmand traînait son cafard à travers cette ville qu’il avait bien connue. Après trente ans de bons et loyaux services rendus à sa société, l’heure de la retraite avait sonné. Il l’avait accepté avec soulagement, depuis trois ans que Marie Louise, sa compagne de toujours, son épouse pendant trente cinq ans, s’était évadée vers d’autres cieux à la suite d’un douloureux et interminable cancer. Leur union pourtant fusionnelle n’avait pas enfanté, au grand regret de cet homme pourtant si attentionné envers les enfants. Il repensait à toute cette vie de promesses plus ou moins remplies, de déceptions mais aussi de bonheurs intenses et d’expériences enrichissantes. Il était venu retrouver la capitale britannique pour revivre quelques souvenirs, mais il ne retrouvait plus ces petits coins pittoresques où sévissaient jadis artisans insolites et baladins de toutes sortes. Il errait au hasard de Nelson Street quand une voix enivrante le sortit de sa nostalgie.
n Tu viens chérie ! Je vais t’offrir le grand frisson !
Presque inconsciemment il s’entendit répondre
n Ok !
Machinalement il la suivit, elle montait gracieusement l’escalier sombre qui la conduisait à la chambre. Une fois arrivés dans la pièce, à la lueur de la lampe qui arrosait son visage il remarqua à quel point elle était belle. Ses traits fins délicieusement ambrés sous un de ces regards de châtaigne qui vous perce l’âme laissaient deviner des origines orientales. Sans attendre elle annonça son tarif :
n C’est cent livres ! Payable d’avance !
Il sortit les billets et lui présenta directement dans la main. Il put admirer une bague de jade qui ornait son annulaire droit ainsi que le bracelet en argent qui parait son bras. Elle commença à se dévêtir, elle affichait de savoureux sous-vêtements synthétiques, finement dentelés. Il l’arrêta dans son effeuillement :
n Pas la peine ! D’ailleurs je ne sais pas ce que je fais là !
n Tu n’as pas envie de moi !
n Cela n’a rien à voir ! J’aimerais…enfin si tu veux, j’aimerais bavarder !
n Oh ! T’es un drôle de mec toi ! Tu as quel âge, cinquante, cinquante cinq ?
n Ha ! Ha ! Ha ! Merci, j’en soixante cinq !
n Waw ! T’es bien conservé !
n C’est ce que tu racontes à tous les vieux sans doute !
n Non ! Je ne dis que ce que je pense !
n Tu as un joli accent, tu viens d’où ?
n Bon d’habitude je raconte que je suis petite fille d’un prince déchu de Bagdad, mais à toi je ne vais pas te la faire. Je suis né à Chiraz en Iran.
n Et qu’est-ce qui t’a amené là ?
n Tu veux dire à Londres ou à faire la pute ?
n Les deux ?
n Pourquoi veux-tu savoir ça ?
n Oh ce n’est pas un interrogatoire, ni un interview. Tu réponds si tu veux.
n T’es très curieux toi !
n C’est indiscret de s’intéresser à toi ?
n Un peu ! Mon père voulait me marier de force, je me suis enfuie. J’ai traversé la France et puis je me suis embarquée clandestinement pour l’Angleterre. En arrivant je n’ai rien trouvé, je ne savais faire que des ménages , on m’a dit que j’étais belle, que j’aurais du succès auprès des hommes alors voilà ! Pas très glamour hein ?
n Tu ne devrais pas faire ça ?
n Pourquoi ?
n Parce que t’es …
n Belle c’est ça ? Donc les moches méritent d’être putes et pas les belles
n Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Personne ne mérite de faire ça.
n Ah bon ! Si t’es là pour me faire des leçons de morale je te préviens que je ne suis pas d’humeur !
n Non ! Ce n’est pas mon genre.
n Tu veux qu’on baise ?
n Non !
n Dommage !
n Pourquoi ?
n Parce que tu as payé et puis…j’ai envie !
n De moi ? Mais je suis trop vieux pour toi !
n Je ne te demande pas en mariage, j’aimerais simplement, te sentir contre moi !
n Désolé mais il y a belle lurette que je ne fais plus rien dans ce domaine !
n C’est physique ?
n Même pas !
n Alors viens là je peux t’aider.

Elle lui saisit la main et la passa sur son ventre puis remonta jusqu’à la poitrine et descendit sur la cuisse poursuivant tout au long de la jambe. Richard rougissait comme un adolescent pubère, il éprouvait un sentiment entre gêne et désir. Elle le regardait avec douceur comme si elle voulut initier un petit garçon aux plaisirs de la chair. Elle l’interrogea :
n Alors ça te plait ? Tu veux continuer ?
n Euh ! Non je ne veux pas continuer ! On pourrait se promener au lieu de rester dans ce réduit.
n Si tu veux ! (accepta-t-elle sans hésiter)

Ils descendirent ensemble vers la ruelle qui donnait derrière l’hôtel. Ils empruntèrent la rue qui longeait le quai. Elle le fixa tendrement en lui révélant son prénom « Neïma », il trouvait ça joli, il souriait. Le ciel avait eu la clémence de se libérer des brumes pour leur offrir un azur lumineux. Au bout de quelques mètres elle lui prit la main comme s’il eut été un compagnon, un fiancé. En passant devant les boutiques, elle lui montra un restaurant iranien où l’on servait des Kebabs et des mets typiquement perses. Elle le supplia de rentrer et ils commandèrent des « Hasaz » et des « Kebbirams ». Elle lui racontait comment sa mère préparait tous ces plats qu’elle affectionnait tant. Elle lui présentait sa fourchette pour lui donner la becquée. Ses yeux s’illuminaient en constatant qu’il n’appréciait pas tant ces denrées pour le goût qu’elles détenaient que pour la façon dont on les lui proposait. Neïma semblait heureuse de ces instants, de cette compagnie qui, malgré l’âge qui les différenciait s’avérait tendrement enrichissante pour elle. Parfois, sa main frôlait celle de Richard qui s’empressait de la retirer aussitôt. Elle aurait voulu qu’il la considérât davantage comme une égale, mais lui se sentait mal à l’aise en dépit du plaisir qu’il éprouvait à partager d’aussi délicieux moments en compagnie de cette femme qui avait presque quarante ans de moins que lui. Elle s’en moquait totalement ; tous ses gestes, son regard ainsi que les mouvements de son corps exprimaient le désir de vivre intensément quelque chose d’indéfinissable avec lui. Le repas s’achevait et n’y tenant plus elle se décida à lui exprimer clairement son désir profond :
n J’ai envie de toi comme jamais !
n Tu es folle, je suis un vieux…
n Arrête ! Tu m’emmerdes avec ça ! Je me fous de ton âge, de ton impuissance ou tes réticences, je te veux maintenant. Je veux te frissonner de ta peau sur la mienne, trembler sous le flot de tes caresses, te sentir au plus profond de moi et m’endormir dans tes bras. Tu le comprends ça ?
n Je trouve ça très touchant, mais je ne peux pas, ce serait…
n Ce serait quoi ?
n Mal !
n Je suis une jeune femme majeure ! A moins que le fait de baiser avec une pute te dégoûte !
n Tu ne dois pas parler de toi comme ça !
n Pourquoi ? C’est pourtant ce que je suis, une pute, dis le, n’aie pas peur !
n Non ! Tu es une belle jeune femme, aussi séduisante que n’importe laquelle et si tu ne te respectes pas toi-même personne ne le fera.
n Apparemment je ne suis pas aussi séduisante que ça puisque tu ne me désires pas !
n Je ne sais pas si c’est du à la différence de génération, de culture ou je ne sais quoi mais pour toi les choses semblent si simples. Bien sur nous pourrions faire l’amour mais après ?
n Après quoi ?
n Ben après que se passera-t-il ?
n Mais je ne te demande rien. Essaie de vivre l’instant présent. Tu sais chez nous il y a un proverbe qui dit : « Vivons l’instant présent car le suivant risque de ne jamais se produire » Alors ne te soucie pas de l’après. Je n’attends rien de toi, juste un moment de bonheur, de plaisir pour toi et moi.
n Tu es inconsciente ou quoi ?
n Ok ! Je m’en vais, et merci pour le dîner. Tiens ( elle sortit les cent euros de son sac à main et les lui donna)
n Mais ils sont à toi, je t’ai fait perdre ton temps !
n Ce n’était pas du temps perdu ! Salut !

En la voyant partir Richard ne savait plus s’il avait refusé par conviction ou pour obéir à Dieu sait quelle règle morale qui l’asphyxiait. Il éprouvait l’envie de courir après cette « Shéhérazade » qui l’attirait à un point qu’il s’écoeurait lui-même de ce désir qu’il voulait réfréner. Il finit tout de même par partir à sa recherche, courant comme un fou à travers ces rues mornes et sombres. Lorsqu’il l’aperçut entrain d’accoster un client, il faillit s’éprendre de colère. Alerté par ses pas affolés, Neïma se retourna, elle se réjouissait de son empressement à la soustraire des « pattes » de l’éventuel client. Sans ménagement il la saisit par le bras et lui fit grimper quatre à quatre l’escalier de l’hôtel. La vigueur de Richard ainsi que la force qu’il exerçait sur son bras irritait la jeune femme, elle avait envie de protester, mais quelque chose l’en empêchait. Elle le regarda fixement, s’apprêtant à lui flanquer sa colère au visage mais en lisant la honte sur la face presque infantile de Richard, elle eut envie de le serrer dans ses bras :
n Pardon, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais quand je t’ai vu avec ce mec, j’ai failli lui casser la gueule !
n T’es marrant toi ! Tu ne veux pas me toucher mais t’es prêt à démolir tous ceux qui peuvent le faire !
n Je n’ai pas dit que je ne voulais pas te toucher !
n Ben alors ?
n Je crois que j’ai peur !
n Tu as peur de quoi ?
n Je ne sais pas ! De te décevoir ! De t’abîmer ! De te blesser ! Ou peut-être de ne plus pouvoir me passer de toi ! Que sais-je encore !
n Tu sais je ne suis pas en sucre, j’ai vécu, je ne suis plus une petite fille.
n Je sais ! Mais j’ai l’impression que nous deux ce serait sale, malsain, moche !
n C’est la première fois que je rencontre un mec comme toi !
n Oui ! Je dois avoir l’air idiot !
n Non, pas idiot, un peu bizarre c’est tout ! Mais ça ne me déplait pas !
n Je crois que je ferais mieux de partir. Je sais que je n’ai pas de conseil à te donner, encore moins de leçons de morale, mais change de job, ça ne te va pas, t’es trop bien pour ça !
n Tu penses que les putes sont des garces, des connes ou des salopes ?
n Non, évidemment mais toi…t’es trop bien !
n Tu ne devrais pas m’idéaliser, tu ne connais rien sur moi en dehors de ce que j’ai bien voulu te dire.
n Je ne crois pas me tromper, t’es une fille bien !
n Alors, tu pars comme ça ? Tu ne me feras rien ?
n Non, j’en ai déjà assez fait ! Je n’aurais jamais du monter, je t’ai foutu ta soirée en l’air !
n Sûrement pas ! C’était bien !
n Qu’est-ce qui était bien ?
n Tout ! La conversation, la balade, le dîner, ta….petite scène de jalousie, tout quoi !
n Ma scène de jalousie ?
n Tu sais très bien ce que je veux dire. C’était mignon, c’était la première fois qu’un homme prouvait qu’il s’intéressait à moi.
n Pas de chance il a fallu que ce soit un vieux !
n Arrête avec ça ! T’as l’air d’un jeune homme ! Dans mon pays on marie des mecs de cinquante ans avec des mômes de quinze, même treize ans, et la nuit de noces se transforme en viol légal ! Alors avec tes scrupules paternalistes, tu me fais bien rigoler !
n Tu te moques de moi là ?
n Non ! Je veux juste te tranquilliser si tu as envie de moi rien ne doit t’empêcher de me sauter, surtout pas moi !
n Tu t’entends parler ! Sauter, baiser, pute, tu te vois comme un morceau de chair à dévorer ! Mieux vaut que je m’en aille !
n Tu vois, je ne suis pas aussi bien que tu le penses !
n Tai- toi ! Tu racontes des conneries ! Fais bien attention à toi ! Bon courage.

Elle se jeta sur lui et lui déposa un baiser sur la joue. Il l’accepta sans broncher, puis se hâta de quitter, la chambre, la rue, le quartier, s’efforçant d’oublier au plus vite celle qui avait failli changer le cours de sa vie. Elle resta immobile, sur son lit, une larme déferla sur sa joue sans qu’elle sût en expliquer la raison.





FIN









Les Furtives : La douceur de Cracovie

26/03/2010 13:45 par vinny53poesie

                                                                             La Douceur de Cracovie



                                                      Milena s’apprêtait à quitter son service quand le docteur Lievitz l’appela :
n Je sais que vous travaillez depuis hier sans répit mais j’ai besoin de vous. Un touriste français vient d’être admis au service traumatologie.
n Mais en quoi cela nous concerne-t-il, nous en chirurgie ?
n Cela ne nous concerna pas mais vous êtes la seule infirmière disponible qui parle correctement le français !
n Mais Monsieur, je travaille depuis quarante huit heures sans interruption !
n Je suis désolé Milena, mais en plus de vos qualités linguistiques vous êtes la plus compétente et la plus apte à suivre ce patient
n Bien Monsieur, mais j’espère que vous vous en souviendrez à l’avenir !
n Ne craignez pas, je sais déjà ce que je vous dois !

La mort dans l’âme elle dut se résoudre à ce qui lui semblait être une corvée. Lorsqu’elle arriva en traumato, le groupe d’intervention encerclait le patient. Celui-ci baignait dans un coma depuis le choc qu’il avait reçu. Une automobile avait failli le renverser, l’évitant de justesse il s’était jeté contre un réverbère où il s’était ouvert le crâne de manière superficielle ce n’est que quelques instants plus tard qu’il avait sombré dans le coma. Il régnait là au sein de ce lit dépourvu d’oreiller mais encombré de tubes et de canules. Un interne surveillait de près l’application de ce qu’il avait précédemment tenté sous les ordres de son résident. Une infirmière s’occupait des soins de proximité alors que deux aides soignantes veillaient à l’hygiène. Milena se demandait à quoi elle servait dans tout cet amas de soigneurs intensifs efficaces. L’interne Casimir Slodanitszinski lui demanda de seconder l’autre infirmière dans ses soins, précisant que dès qu’il se réveillerait, ce qui ne saurait tarder, il éprouverait un soulagement à discuter dans sa langue. Elle s’exécuta avec sa vigueur habituelle. En examinant la feuille de suivi médical, elle avait pu lire que le patient se nommait « Gilles Perlant » qu’il était âgé de trente sept ans et qu’il habitait Le Havre en Seine Maritime. Elle l’observait, guettant alors le plus petit signe de reprise de conscience, le moindre effet d’éveil qu’il pourrait émettre. Elle lui caressait le front avec une douceur maternelle d’une main tandis qu’elle tâtait son pouls de l’autre. Malgré sa fatigue, elle ne négligeait aucun geste susceptible d’aider son patient à recouvrer la conscience. Les autres oeuvraient avec professionnalisme et détachement au chevet de celui qui s’avérait être un numéro parmi d’autres. En revanche, Milena Wyszynski s’évertuait à considérer tout patient comme un être unique qui méritait toute son attention et sa considération de soignante.

Il faisait si froid en ce février des années quatre vingt, la petite Milena revenait de l’école précipitamment. On allait fêter son anniversaire, dix ans ce n’était pas rien, certes elle savait qu’il n’y aurait pas vraiment de cadeau au programme, mais la fête suffirait à elle seule à la combler. Pourtant ce n’était pas une ambiance de fête qui l’attendait ce jour là, mais une ambulance. Elle vit descendre la civière sur laquelle sa mère reposait, elle devina aux larmes de son père qu’il ne s’agissait pas d’un simple malaise mais plutôt d’un accident grave. Lorsqu’elle s’approcha du brancard, sa mère lui serra la main, se contentant d’un sourire pour tout langage, puis éteignit son regard avant de s’éteindre peu après.
Depuis ce jour là, Milena n’eut plus qu’une seule obsession, soulager la souffrance. Elle avait tout d’abord décidé de devenir médecin, pensant alors guérir tous ceux qui, comme sa mère succombaient à la maladie faute de soin ou d’ignorance comme cela avait été le cas pour elle. Mais de stage en stage, elle s’était rendue à l’évidence que les infirmières offraient plus de présence, de soutien, de réconfort aux malades que n’importe quel médecin fut il le plus attentionné.

Evidemment les jeunes gens qui s’activaient à soigner ce patient étranger, ignoraient tout de cette infirmière qui leur paraissait un peu trop zélée. Que gagnait-elle ainsi à cajoler cet homme comme s’il était un membre important de la diplomatie ou une personnalité du spectacle français. Sans doute, voulait-elle impressionner le chef de service en vue d’un poste important ou l’infirmière en chef qui apprécierait peut-être ses mièvreries. En fait elle se moquait des appréciations et des avancements de carrière, sa seule préoccupation se bornait aux soins de son patient, à son bien être, à sa « résurrection ». Au bout d’une heure il ne restait plus qu’elle au chevet de Gilles, les autres vaquaient à d’autres occupations entre commérages et pauses café. Milena, en dépit de son épuisement, poursuivait ses soins, lesquels semblaient accessoires tant que Gilles n’était pas revenu à lui. Pourtant à forces de caresses et de petits mots simples murmurés avec tendresse, il finit par ouvrir les yeux. Quand il commença à distinguer ce regard aux éclats mentholés, il se demandait en quel paradis il pouvait bien s’éveiller. Elle l’interrogeait avec douceur sur son état. Elle lui prit la tension pendant que l’interne qui venait d’arriver lui examinait les pupilles et lui tâtait le pouls. Un nouveau venu intervint alors jugeant que le réveil du patient commençait à revêtir une certaine importance, le Docteur Delacour, chef du service, s’affairait à analyser toutes les réactions de Gilles, sans même lui poser la moindre question. Dédaignant la présence de l’infirmière, il se contentait de donner ses instructions à l’interne qui acquiesçait sans même oser un seul commentaire. Pendant ce temps, Milena notait sur la feuille de suivi, les résultats qu’elle venait de constater, mentionnant également tout ce que l’interne lui avait prescrit. Peu à peu les occupants désertèrent les lieux, il ne resta bientôt plus que Milena et Gilles au sein de la chambre monotone. Emergeant de son état second, l’homme s’enhardit et se mit à parler :
n Il y a longtemps que j’étais dans le coma ?
n Non, quelques heures seulement, rien de grave. Vous souvenez-vous de quelque chose ?
n Pas vraiment ! Je suis où là ?
n Vous n’avez pas de souvenir ?
n Non !
n Vous êtes à l’hôpital universitaire de Cracovie.
n En Pologne ?
n Oui ! Vous étiez en séjour touristique. Je suis Milena Wyszynski, mais vous pouvez m’appeler Milena ce sera plus simple pour vous.
n Oui, je crois en effet !
n Vous souvenez-vous de votre nom au moins ?
n Oui, Gilles Perlant !
n Vous vous rappelez votre date de naissance, votre domicile, et…d’autres choses ?
n Oui, enfin je crois. Je suis né le … trois Janvier…et j’habite Le Havre, c’est ça ?
n Oui ! l’année de votre naissance ne vous revient pas ?
n Euh… mille neuf cent soixante peut-être.
n Soixante et un ! Savez-vous en quelle année nous sommes ?
n Quatre vingt douze ou treize …
n Nous sommes le dix neuf mars mille neuf cent quatre vingt dix huit.
n Oh ! Merci ! Je suppose que je suis…amnésique.
n Ce n’est pas grave, c’est juste une amnésie partielle, mais rassurez-vous ça va revenir petit à petit comme vous dites en France.
n Vous parlez bien, je trouve. Je veux dire le français vous le parlez bien !
n Oui j’ai étudié un peu chez vous à Paris.
n Vous aimez la France ?
n Beaucoup oui ! Mais je suis très attachée à mon pays.
n Je le comprends, il est magnifique !
n Ah ! Vous vous souvenez de quartiers ? De monument en particulier ? De quelque chose qui vous aurait marqué ?
n Ben à vrai dire pas vraiment.
n Ce n’est rien !
n Mais c’est sûrement un très beau pays !
n C’est vrai.
n Vous devriez vous reposer Milena !
n Pourquoi dites-vous ça ?
n Vous avez l’air fatiguée. Vous travaillez trop sans doute.
n Cela fait partie de mon devoir.
n J’espère que ce n’est pas à cause de moi.
n Non, vous n’y êtes pour rien. J’ai fait une longue garde.
n Et vous vous occupez de moi en plus ! Vous ne devriez pas !
n Il le faut qui va le faire sinon ?
n Vous n’êtes pas la seule infirmière dans cet hôpital !
n La seule qui parle le français oui !
n Dans un hôpital universitaire ! Vous êtes bien démunis alors.
n Nous ne sommes pas un pays du tiers monde !
n Holà ! Calmez vous, je ne voulais pas insulter votre pays. Je suis juste étonné que vos hôpitaux ne comportent pas plus de jeunes universitaires polyglottes.
n Poly quoi ?
n Polyglottes, qui maîtrisent plusieurs langues….qui parlent plusieurs langues.
n Ah oui ! Si il y en a mais les cliniques privées les recrutent toutes et il n’en reste plus chez nous.
n Pourquoi êtes-vous restée à l’hôpital en ce cas ? Vous devriez travailler en clinique privée, vous gagneriez plus d’argent.
n Je ne suis pas infirmière pour l’argent.
n Bien sur mais vous feriez le même travail en gagnant plus dans une clinique.
n Ce n’est pas le même travail, dans les cliniques on ne soigne que les riches, les gens importants, les touristes étrangers aisés, cela ne m’intéresse pas.
n Oh je vois ! Vous êtes une sorte de Mère Térésa !
n Ne vous moquez pas !
n Je ne me moquais pas de vous. Je crois que vous avez, comment dire…une sorte de vocation à vous occuper des autres.
n Cela semble vous surprendre !
n Oui, mais je suis admiratif. Vous êtes quelqu’un de bien.
n Arrêtez ! Je ne suis pas une sainte !
n Vous êtes croyante ?
n Oui pas assez mais je crois en Dieu et notre mère la vierge de Czestochowa.
n Ah oui la vierge noire si chère à Jean Paul II !
n Vous vous souvenez de notre pape ?
n Ben oui, évidemment !
n Alors ça veut dire que vous n’avez pas tout perdu ! En sortant j’irai mettre un cierge pour vous à Wavell.
n C’est quoi ça ?
n Notre cathédrale. Cela ne vous dérange pas que je prie pour vous ?
n Je n’ai rien contre, si vous y croyez !
n Tant mieux ! Maintenant je dois y aller, puisque vous allez mieux, je vais pouvoir me reposer un peu. Je repasserai demain.
n Mais comment vais-je faire sans vous ?
n Vous vous débrouillerez ! Vous pouvez faire des gestes.
n Ce ne sera pas pareil sans vous !
n Mais si ! Vous savez, ce n’est même pas mon service ici. Et puis j’ai déjà passé trop de temps auprès de vous, j’ai fini mon travail à présent.
n Vous allez me manquer Milena.
n Vous aussi Gilles. C’était un plaisir de vous soigner.
n Vous êtes …adorable !
n On voit que vous ne me connaissez pas ! Mais c’est très gentil !
n Jamais je n’oublierai ce prénom, ce regard si doux, cet accent délicieux et toute cette attention.
n Mais si vous m’oublierez, comme le reste, l’essentiel est que vous recouvriez vous souvenirs anciens, mais je ne m’inquiète pas pour ça, vous guérirez vite.
n Non, non, jamais je ne vous oublierai !
n Allez, portez-vous bien, Gilles Perlant du Havre.
n Et vous prenez bien soin de vous Milena, mon bel ange gardien !
n C’est promis !

Elle sortit de la chambre sans se retourner. Certes, ce n’était pas la première fois qu’un patient lui prêtait tant d’intérêt, ni même qu’elle s’attachât de près à l’un d’entre eux, mais celui-ci lui laisserait un souvenir particulier, et le fait qu’il fût français n’en constituait pas l’unique raison.

FIN.








Les Furtives : Deux Heures d'attente

26/03/2010 13:43 par vinny53poesie

                                                                             Deux heures d’attente


                                                          Comme il faisait triste, ce soir là au sein de la cohue de l’aéroport. Le terminal déversait ses marées de voyageurs tous plus pressés les uns que les autres. Une voix appelait les passagers à se diriger vers la zone d’embarquement. Peu après la même voix indiquait que le vol à destination de Francfort était retardé de deux heures. Tous ces cris, toute cette cohue, ces anonymes indifférents ne pouvaient qu’accentuer le dégoût qui sévissait au cœur de Erika. Voilà qu’en plus on venait de l’informer que son vol était retardé, décidément, ce pays ne lui aurait offert que des déceptions.

Cela faisait cinq ans que l’étudiante de « Kirstenbär » avait débarqué dans ce pays voisin que l’on prétendait ami. Pourtant les amis qu’elle s’était fait ne se comptaient pas sur une pleine main. En débarquant elle était si fière de pratiquer ce français qu’elle avait étudié au collège et au lycée mais qu’on ne lui avait pas permis d’expérimenter. Alors lorsqu’elle avait reçu ce courrier de l’université de la Sorbonne lui signifiant son acceptation en tant qu’étudiante étrangère, ses cris de joie s’étaient fait entendre jusqu’à Wiesbaden, tant leur intensité était puissante. Depuis ses douze ans elle s’était promise de revenir dans ce pays.

C’était les années 70, dans cette Allemagne encore séparée par le mur de la honte, l’Europe commençait à inscrire ses premières pages de gloire. En France chaque ville, ou village commençait à instaurer des jumelages avec les villes d’outre Rhin. Il fallait cicatriser les plaies encore béantes parfois, de cette guerre immonde et sanguinaire. Le terrorisme croissait un peu partout, la patrie de Goethe n’était pas épargnée. Alors quand on la commune offrit à la timide Erica de se rendre en France pour le jumelage entre « Kirstenbär » et Argentré en Mayenne, elle n’avait pas hésité une seconde.
Comme elle avait apprécié cette campagne aux essences un peu plus diversifiées que la sienne, l’accueil de ses gens dont elle ne susurrait encore que des bribes de mots. Et puis Sophie, la fille des gens qui l’accueillaient, se voulait si gentille, si amicale, leurs échanges avaient été si chaleureux. Lors du départ, les larmes avaient jailli de part et d’autre et on s’était juré de rester en contact. Pendant trois ans les deux filles avaient échangé des lettres dans les deux langues, ce qui avait permis à l’une et à l’autre de parfaire la langue étrangère. Et l’adolescence ayant pris le pas, Erica et Sophie s’étaient presque oublié, cependant la jeune allemande n’avait pas oublié la France.

Elle se retrouvait donc là abandonnée dans ce hall d’aéroport sinistre où personne n’était venue l’accompagner, sous prétexte qu’elle avait volé le petit ami d’une camarade. Pourtant elle n’était pas responsable si Thierry l’avait séduite, elle ignorait encore qu’il fût engagé avec Line. La relation entre Erika et Thierry n’avait duré qu’une année, mais la rancune reste fidèle lorsque les jeunes femmes s’y engagent et les amies de Line avaient fait front contre la « salope » d’allemande. Certes, elle avait gardé des amies pendant les cinq années, elles avaient su la soutenir, voire même la défendre, mais elles n’avaient pas tenu sous le poids des menaces du clan de Line. Il y avait bien eu quelques garçons aussi dans le flot disséminé des amis, l’un d’entre eux particulièrement avait su atteindre son cœur, Herbert. Les branchés du campus le surnommaient « Herbie la science », une façon vindicative d’exprimer leur mépris de ce garçon ni beau ni laid pour qui les évènements climatiques et la pression atmosphérique n’avaient aucun secret. Pour tous, il revêtait des allures de ringard, c’est sans doute ce qui avait attendri Erika, et l’avait incité à mieux le connaître. Elle avait fini par découvrir que tout ce savoir émanait d’un goût pour la vie, la nature, la beauté et cela l’avait séduite au point que l’amour avait germé entre ces deux là. Pourtant lui non plus n’était pas là, ce soir à Roissy. Il n’avait pas daigné l’accompagner, d’ailleurs s’il l’avait suppliée, elle ne serait sans doute pas partie. Tant d’images la submergeaient de ces années universitaires. Elle se souvenait aussi de l’information qu’elle avait découvert de manière inopinée sur le net relatant la mort d’une jeune femme d’origine mayennaise et qu’on avait retrouvée violée et assassinée dans un village de l’Aveyron. Il ne lui avait fallu que peu de temps avant de découvrir qu’il s’agissait de Sophie, son ancienne correspondante et amie, cela l’avait affectée au plus haut point, songeant que si elles étaient restées en contact comme elles se l’étaient promis, rien ne serait arrivé.

Une demi-heure seulement venait de s’écouler. Le temps s’éternisait dans ce lieu inhumain. Elle pensait que Herbert ne lui avait pas donné la moindre nouvelle de lui, il s’était contenté de griffonner quelques mots sur un papier « c’est fini, adieu », sans autre explication. Evidemment, elle s’était renseignée partout afin de savoir, de comprendre, mais partout on lui avait répondu : « Il ne veut plus te voir ! Casse-toi ! » Elle s’était résignée, se disant qu’elle ne comprendrait jamais ces français « stupides et fous. »

La voix annonça que l’arrivée du vol 711 en provenance d’Amsterdam, était retardé. Décidément rien ne fonctionnait dans ce pays ni les gens ni les avions, pensait-elle. Dix-huit heure- trente-trois, la pendule semblait ne pas vouloir tourner. La horde des badauds s’éparpillait d’un côté et de l’autre de son lieu d’asile. Certains grommelaient, d’autres pestaient franchement contre cette compagnie qui ne respectait jamais ses horaires. Ici un couple se séparait, il s’évanouissait au cœur de la marée humaine tandis qu’elle pleurait ce départ provisoire ou définitif. Ailleurs une famille se retrouvait, les enfants venus rejoindre leurs parents se précipitaient dans leurs bras à coups de sourires et de cris. Partout des hommes et des femmes vivaient des émotions, des souffrances, des joies, séparation ou retrouvailles pour Erika tout ceci n’étaient que tranches de vies qui la laissaient presque indifférente. Elle avait hâte de recouvrer son passé, la maison de son enfance, la vielle tante Elga qui l’attendait, celle qui l’avait élevé depuis la mort de ses parents survenue dans sa petite enfance. Comme il lui manquait le sourire d’Elga, ce sourire égayé de douceur et de bonté. Elga était la tendresse personnifié, et la bonne humeur faite femme. Jamais elle n’avait exprimée à sa nièce sa souffrance de femme abandonnée par son mari d’abord et ses enfants ensuite, ni la douleur que sa jambe malade qui lui ressassait son imprudence d’avoir négligé cette phlébite qui la harcelait depuis si longtemps. Elle allait retrouver également Kurt, son ami d’enfance qui avait étudié aux Etats-Unis et dont elle venait d’apprendre son retour au pays où il avait créer un restaurant. Elle n’oubliait pas non plus Birgitt, l’amie des premiers jours, celle à qui elle pouvait tout confié. Elle se sentait si mal de l’avoir négligé. Une lettre et deux mails en cinq ans, voilà qui témoignait de peu de fidélité à l’égard de celle qu’elle considérait comme une sœur. Décidément ce pays l’avait étouffé, absorbé, enseveli parmi son magma de désolation. En se consacrant aux français qui l’avaient bel et bien lâchée, elle en avait oublié tous ceux qui chez elle, lui avaient tant apporté.

Encore une heure d’attente, « pourvu qu’ils ne retardent pas encore » se disait elle, « je n’aurais jamais la patience d’attendre plus » Fatiguée et écœurée, elle s’abandonnait, le visage dans les mains pour oublier. Quelqu’un l’aborda, elle entendit une voix masculine lui demander :

n Vous allez à Francfort ?
n Oui,( répondit-elle inquiète en levant la tête)
n Vous semblez triste ! Un…chagrin d’amour, peut-être ?
n Oui ! Enfin si on veut, je veux dire pas seulement !
n Excusez-moi je dois vous paraître trop curieux !
n Non, au contraire, j’ai besoin de parler !
n Je me présente, Louis Desmarets, voyageur de commerce !
n Enchantée ! Erika Wiesen, étudiante !
n Vous devez me trouver un peu solennel, mais l’éducation vous savez, on a beau essayer de s’en défaire, on ne peut pas lutter contre.
n Ne vous en défendez pas, ça change tellement des autres !
n Dois-je comprendre que les français vous ont déçu ?
n Exactement ! Je les croyais plus… comment dire…
n Délicats ?
n Oui c’est cela ! Ils sont cruels, injustes, ronchons, rancuniers, sauvages, pervers…
n C’est tout ?
n Excusez-moi, je suis en colère !
n J’entends bien, mais si je demeure l’unique spécimen du bon goût français, j’ai fort à faire !
n Je suis ridicule ! C’est cet avion là et puis tout le reste !
n Si nous attendions votre avion ailleurs, je vous propose d’aller au bar, vous y seriez plus à votre aise !
n Oh non, je vous remercie, je préfère attendre ici !
n Vous savez là bas aussi il y a une pendule et on entend aussi bien les annonces !
n Je dois vous paraître idiote !
n Cela fait deux fois que vous vous dépréciez, cela m’inquiète !

Elle remarqua qu’il n’était pas seulement courtois et respectueux, mais la profondeur de son regard d’azur reflétait une douceur et une vraie bonté qui réchauffait le cœur. Elle accrocha ses yeux mentholés à ce regard ami, qui semblait vouloir la soustraire à cette pression qui l’assommait depuis son arrivée à l’aéroport. Mais que lui voulait cet homme ? S’il avait envie de la « sauter » il n’en n’était pas question, elle n’en n’avait ni le cœur, ni le temps !
Mais sa façon de parler, ses manières, ses gestes, sa voix, et ses regards intéressés lui apportait un peu de cette chaleur qui lui avait tant fait défaut au long de ses cinq années écoulées. Ils parlèrent ainsi durant de longues minutes au point que la jeune femme faillit oublier la pendule qui indiquait 18h55.

n Oh excusez-moi, (dit-elle) je dois me rendre vers le couloir d’embarquement !
n Mais je vous en prie, cela a été un plaisir ! Puis-je vous demander si nous serons amenés à nous revoir ? Cela me ferait un réel plaisir !
n Je suis désolé, je ne pense pas je rentre chez moi, et je n’aurais plus l’occasion de revenir en France !
n Ce pays vous a tant déçu ?
n Je dois dire honnêtement que notre rencontre est la meilleure chose que j’y ai vécue
n Dois-je m’en réjouir ou le déplorer ?
n Prenez-le comme un compliment !
n Il me va droit au cœur ! Bon voyage mademoiselle Wiesen !
n Erika, je vous en prie ! Tenez voici mon numéro de portable !

Il n’eut même pas le temps de la remercier, déjà elle s’évanouissait parmi la nuée des voyageurs. Il tenait précieusement ce papier à la main qui pouvait lui permettre de présager un lendemain à cette rencontre. Puis, songeant que cela ne se ferait pas, il jeta le papier dans la poubelle la plus proche. Il fit quelques pas, et se reprit, il ressortit de la corbeille cette archive qu’il enfouit presque machinalement dans sa poche.



FIN


Les Furtives : Ailleurs qu'au firmament

26/03/2010 13:40 par vinny53poesie

                                                                                Les Furtives

                                       série d'une dizaines de nouvelles courtes relatant des rencontres brèves .

 

 

                                                                                 Ailleurs qu’au Firmament


                                                    Depuis quelques semaines tout le collège était en ébullition. On attendait avec impatience le concert que devait donner la star de la pop à la mode, Cherry Parks. Damien qui avait pu obtenir, à force de stratagème, une place pour voir son idole ne tenait plus à mesure qu’approchait le grand jour. Il possédait tous les albums de Cherry, il collectionnait ses posters et prenait soin de ne manquer aucune interview télévisée, bien que ne maîtrisant pratiquement pas la langue de Shakespeare. Car ce garçon de dix huit ans abordait péniblement la seconde après divers redoublement. Damien représentait le schéma type du cancre tel qu’on l’imagine. Il avait franchi le primaire laborieusement, franchissant chaque fois le cap supérieur à la limite du redoublement. Mais arrivé en secondaire il s’était appliqué à passer deux années dans caque classe, estimant, sans doute, qu’une année scolaire passait trop vite. Loin d’être sot, il ne ressentait pas le désir de suivre les cours, préférant de loin l’attrait des lieux clandestins de la ville à la rigueur monotone des bancs de l’école. Ainsi, il parvenait enfin à la classe de seconde avec, peut-être l’idée de s’y attarder également.

Damien Dorlac ne pratiquait pas de sport ni aucune activité physique, pas plus d’ailleurs qu’une quelconque activité culturelle qui lui aurait semblé avoir un arrière goût de scolarité. Sa principale préoccupation, sa passion en quelque sorte, il l’avait éprouvé en entendant à la radio le premier disque de Cherry. Cela avait été une révélation pour lui, jamais il n’avait été aussi touché par un artiste quel qu’il fût. Cherry, dotée d’un joli filet de voix, n’avait pas son pareil pour accrocher le public à son tempo, lançant avec énergie chacune de ses notes. Lorsqu’il la vit à la télévision, sa passion décupla. Sa beauté profondément juvénile et généreuse en dépit d’une légère pointe de tristesse dans le regard, offrait une séduction charnelle qui, ajoutée au déhanchement envoûtant de son corps de rêve ne pouvait qu’attiser les sens d’un jeune homme de dix huit ans. Aussi la perspective de la voir sur scène, en chair et en os, lui procurait-elle une sensation inouïe. Il restait à patienter encore trois jours avant de jouir du spectacle. Il se félicitait d’avoir obtenu un siège bien situé, il pourrait alors la dévorer du regard. Il se prenait même à imaginer qu’elle le remarquerait peut-être parmi ces milliers de visages dans la pénombre, après tout elle n’avait que deux ans de plus que lui. Cela paraissait à la fois stupide et charmant de constater que cet adolescent se découvrît une âme de midinette pour les attraits d’une jeune star américaine, lui qui n’avait jamais ressenti la moindre admiration pour quelle qu’actrice ou chanteuse que ce fût jusque là. Mais Cherry était devenue, sa folie, son rêve, son ambition, et pourquoi le nier, son but à atteindre. Evidemment, malgré ses efforts pour donner le change, tous ses camarades avaient fini par découvrir sa passion inavouée, eux qui, tous se sentaient en effervescence à l’approche du spectacle étaient en droit d’exprimer leur avidité mais en constatant que le plus indifférent d’entre eux partageait le même émoi, ils ne pouvaient que s’en inquiéter. Eloise, une amie, et secrètement éprise de Damien, entreprit de lui poser directement la question :
n Tu vas y aller au concert ?
n Oui !
n On y va ensemble si tu veux !
n Non merci, j’ai ma place spéciale et je ne pense pas que la tienne soit aussi proche !
n Ah bon !
n Désolé, excuse-moi mais j’ai un truc à faire, à plus !

Il n’eut pas le temps d’apercevoir l’air désappointé qui se dessinait sur le visage d’Eloise. Il avait bien autre chose en tête que de se soucier des déceptions amoureuses de ses camarades de classe. Le jour approchait et il se souciait de la tenue qu’il devrait porte. Tel une demoiselle en goguette, il écuma les boutiques de vêtements, les parfumeries et les marchands de chaussures, convaincu que son élégance pourrait attirer l’attention de la star.

Enfin le grand soir arriva, le concert devait démarrer à vingt et une heure, Damien prit possession de sa place dès l’ouverture des portes, de telle sorte qu’à dix sept heures trente il était déjà installé. Le tintamarre provoqué par le flot des gens qui arrivaient offrait une ambiance excitante située entre l’attente d’un évènement exceptionnel et l’instant qui précède un premier rendez-vous amoureux. Damien en était là, pensant avec émotion, que celle qu’il attendait serait là dans un peu plus d’une heure, elle chanterait pour lui, il lui avouerait son adoration et peut-être plus. Puis à vingt et une heures précises une voix retentit dans les hauts parleurs annonçant avec tous les superlatifs d’usage l’entrée de « Che-rry-Park-s…. » . Un nuage de fumée éclairante aux reflets changeants de bleu, de vert, de rouge se déchira tel un rideau laissant apparaître le corps sublime drapé dans une robe improbable et sexy ornées de paillettes et de strass de la star tant attendue. Sa voix retentissait dans la salle se répercutant sur tous les murs avant d’échouer dans les oreilles comblées de Damien qui ne pouvait retenir ses larmes. Il en fut ainsi pendant cette heure et demi que dura le concert. Après le salut, et l’ovation debout qui l’avait suivie, le jeune homme demeurait prostré sur son siège. Déjà les rangées se vidaient dans le brouhaha infernal des gens de l’assistance qui échangeaient leurs impressions sur le spectacle. Damien semblait indifférent à ce qu’il entendait, ses oreilles étaient encore pleines de la voix de Cherry, ses pensées restaient hantées par le corps de Cherry et son cœur se sentait épris par l’être qui lui était apparu là juste devant lui sur la scène. Une heure s’était écoulée avant qu’il n’émergeât de sa tendre léthargie. Il descendit un à un les marches des gradins qui le conduisait vers la sortie lorsqu’il fut ébloui par une image à la fois inouïe et magique. Une fée escaladait les gradins avec une grâce de souveraine, en dépit du jean cintré qui l’enfermait et d’un pull-over en cashmere. Elle s’emmitouflait le visage dans un foulard de soie blanche. De son visage on ne pouvait apercevoir que son nez fin supportant une paire de lunettes noires, mais Damien aurait reconnu cette silhouette entre mille, c’était bien ELLE, sa star adorée, sa chanteuse Cherry. Elle semblait chercher quelque chose au hasard des gradins. L’adolescent avait lu un article la concernant dans un journal people où l’on mentionnait sa superstition et sa manie de ramasser des objets oubliés sur les sièges après ses concerts. Pour une star internationale de son envergure, il était rare qu’elle se déplaçât seule, par chance ce soir là elle avait semé ses gardes du corps. Elle gravissait les marches d’un côté, Damien descendait de l’autre. Il se hâta d’emprunter une rangée pour traverser la salle. Elle eut un mouvement de recul en l’apercevant, puis elle poursuivit son parcours comme emprunte d’une certaine confiance envers celui qui ne cachait même plus son désir de la rencontrer. Elle l’aborda la première, d’un
n Hello ! Tu as aimé le concert ?
n Ah ! Vous parlez le français ?
n Un peu j’ai passé deux ans à Paris, avant !
n Oh génial ! Je veux dire vous…tu étais géniale au spectacle !
n Merci ! Tu faisais quoi là, tu m’attendais ?
n Non ! Euh oui un peu, en fait je ne sais plus !
n Oh je vois ! Je te donnerais bien une photo mais je n’en n’ai pas là sur moi !
n Ce n’est pas grave ! Tu es là, c’est mieux !
n T’es cool ! T’es mignon, je n’ai pas beaucoup de garçons !
n De garçons ? De fiancé ? De copain ?
n Non de fan. Je n’ai pas beaucoup de garçons fans, en général ce sont des filles.
n Pourquoi ? C’est un truc de nana d’aimer Cherry Parks ?
n Je ne sais pas ! Les mecs n’aiment pas ce que je chante.
n Parce que tu chantes l’amour, la passion ? Que tu as une voix superbe ? Que tu danses bien ? Que tu « grooves » super ? Que tu es belle et sexy ?
n Waw ! C’est tout ?
n Oh excuse-moi, je délire grave !
n Non ! Tu me kief ! C’est bien ça qu’on dit chez vous ?
n Oui !
n Tu veux qu’on aille quelque part ?
n Euh oui ! Enfin je…
n Il y a un problème ?
n Non ! Je ne crois pas.
n Oh toi tu as lu les saloperies qu’on dit sur moi dans les journaux !
n Un peu.
n Faut pas croire tout ce qu’on raconte ! Je ne suis pas une nympho, rassure toi je parlais de faire une promenade quelque part !
n Ah ! C’est bien ce que j’avais compris !
n Alors tu fais quoi dans la vie…
n C’est Damien mon prénom, je suis au collège, ici !
n Oh tu es jeune alors !
n Ben pas tant que ça j’ai dix huit ans.
n Ah oui ! Tu n’aimes pas trop l’école, c’est ça !
n Pas trop non !
n Tu as tort il faut bosser, tu aimerais faire quoi ?
n Je ne sais pas, écrire peut être.
n Devenir écrivain ?
n Non juste écrire comme ça ! Mais ça n’a pas d’intérêt parle moi plutôt de toi.
n Pourquoi ? Tu dois tout savoir sur moi.
n Non ! Ce que disent les magazines ne m’intéresse pas, j’aimerais te connaître un peu mieux.
n Holà ! Pour aller le raconter après, vendre des infos c’est tendance, ça se vend cher tu sais !
n Ce n’est pas mon genre. Je ne vais surtout pas me vanter d’avoir parlé avec toi, je suis trop fier de garder ça secret comme un trésor.
n Cool !

Ils marchaient au hasard, s’exprimant librement tels deux vieux amis, oubliant que quelques instants plus tôt ils s’ignoraient encore. Leurs pas finirent par les conduire dans un bar peu branché où personne ne reconnut la star. Ils échangeaient leurs impressions sur la vie culturelle de leurs pays respectifs. Cherry appréciait beaucoup la France et son peuple. Il n’était pas courant qu’elle s’attardât ainsi après ses concerts dans les villes où elle chantait. Elle réservait ces instants privilégiés à ce pays qui lui avait appris beaucoup. De plus elle vivait un moment spécial en compagnie d’un fan, cela la stimulait de connaître l’un de ceux qui l’admiraient. Elle se prenait à penser qu’ils allaient devenir amis, oubliant déjà que le lendemain elle écumerait d’autres scènes dans d’autres villes et d’autres pays voire d’autres continents encore plus lointains. Mais le présent lui apportait tant qu’elle ne voulait rien conjuguer en un futur plus antérieur. Damien, lui, ne savait même plus s’il errait dans l’un de ses plus beaux rêves ou s’il touchait bien la terre qu’il arpentait. L’essentiel pour lui était bien de partager ces quelques instants privilégiés qui devraient hélas s’achever. Assis sur les tabourets d’un bar, ils sirotaient leurs verres, l’une plus rapidement que l’autre. Il ne buvait que du jus de fruit, elle vidait les verres de whisky comme d’autres descendent de l’eau minérale. Cela le choquait, il aurait voulu la freiner dans son ingurgitation, mais il ne s’en sentait pas le droit. Soudain, elle n’offrait plus sa belle image de déesse gracieuse. Elle perdait de sa superbe à la mesure de sa descente. Bientôt ses traits prirent des teintes rougeoyantes, son regard s’estompa laissant place à une imprécision vacillante. Ses paroles devenaient inaudibles, elle riait d’un rien. Au bout d’un moment, irrité par la désolation qui s’offrait à lui, Damien lui retira le verre qu’elle serrait entre ses doigts au point qu’il se brisa occasionnant une entaille sévère à son index. Après l’avoir soigné à l’aide d’un pansement que lui présentait le patron du bar, il la saisit entre ses bras en hélant le premier taxi qui s’offrait. Il l’accompagna jusqu’à son hôtel et la confia délicatement au chasseur qui l’accueillait. Le chasseur régla le taxi, comme il devait en avoir l’habitude en priant le chauffeur de reconduire Damien chez lui, précisant qu’il pouvait envoyer sa facture à l’hôtel. Arrivé chez lui le garçon ne pouvait chasser de son esprit les instants, bien que brefs mais attristants de ce qui avait pourtant été la plus belle rencontre de sa vie.


Les mois passèrent, Damien avait ôté de sa chambre tous les posters de son idole. Il changeait de chaîne chaque fois qu’on parlait de Cherry Parks. Il ne l’écoutait plus jamais et lorsqu’il surprenait une conversation concernant le concert passé, il s’empressait de disparaître aussitôt.
Dix ans plus tard les nouvelles annonçaient la mort tragique de Cherry Parks. D’aucun prétendaient qu’il s’agissait d’un suicide, d’autres d’une overdose, et d’autres encore parlaient d’un accident de voiture, pour Damien, cela importait peu, pour lui la Star s’était éteinte bien avant cela.


FIN




A MArie Hélène

26/03/2010 13:18 par vinny53poesie

  • A MArie Hélène

    A MArie Hélène

    26/03/2010 13:18 par vinny53poesie

A Marie-Hélène

 

Ô toi qui de nos cœurs

Sus préserver l’émoi

Par tes yeux fous, rieurs

Tendres et si doux parfois

Ô toi qui nous attise

D’un battement de cils

Quand nos regards se grisent

A nous rendre dociles

Toi belle et romantique

Aux œillades coquines

De grâce féerique

Sensuelle et féline

Ta voix si caressante

Se veut parfois rebelle

Quand elle devient puissante

Que tu te fais cruelle

Parfois si infantile

Qu’on voudrait protéger

Tout ton être fragile

Pour mieux te soulager

Tu nous manques Claudine

Ou Totoche ou Baba

Rebelle Mandoline,

Prénoms que tu portas

Ton talent passionné

Ta présence évidente.

Tu nous as étonnés

De ta fougue fervente

Reviens Marie Hélène

Nous éblouir encor’

De ta grâce de reine

Aux délicats trésors.

 

 

Vincent Gendron

Le 18-03-2010

 

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