1989
26/06/2012 15:26 par vinny53poesie
A la porte de Bandebourg
Il fait si froid pour tous les deux
Derrière le mur de cet amour
Qui nous avait rendu heureux
Nos rencontres à la dérobade
Au fil des rendez-vous nocturnes
Nos étreintes en embuscades
Nous rendant presque taciturnes
Comme je maudis quatre vingt neuf
Leur putain de révolution
Qui voulait voir un monde neuf
Tuant nos tendres ambitions
Et je maudis le violoncelle
De ce fou de Rostropovitch
Qui a noyé les étincelles
Au coeur de ma jolie Yiddish
A la porte de Brandebourg
J'attends, je ne sais plus pourquoi
En souvenir de notre amour
Un rien qui me viendrait de toi
Cette lumière dans ton regard
Lorsque tu venais me rejoindre
Profitant des nuits de brouillard
Avant que de voir le jour poindre
C'est la faute à quatre vingt neuf
A tous ces airs de liberté
Ces envies de remettre à neuf
Ce pays longtemps divisé
Maudites soient leurs idées nouvelles
Qui ont fait naître ces envies
En toi de voler de tes ailes
Et vivre ailleurs une autre vie
A la porte de Brandebourg
Je reste là, je n'attends rien
Devant les ruines de notre amour
Dans ce pays qui se sent bien
C'est la faute à quatre vingt neuf
C'est la faute à la délivrance
Pourtant c'est beau un pays neuf
Quand deux côtés ont les mêmes chances.
Vincent Gendron
Le 26-06-2012.
Seigneur je viens à toi comme un enfant A genoux et les bras en croix Te supplier abondamment De prouver ce auquel je crois Oh, pas de preuves intangibles Pas de miracles avérés Je ne demande pas l'impossible Seulement de me révéler Pourquoi tes paroles écrites Ne sont-elles jamais appliquées ? La Paix, la Liberté s'effritent En violence toujours impliquée Partout s'accroît tant la misère Et d'injustices en tragédies Les hommes ne sont plus des frères Il semble loin ton paradis ! Après tant de siècles vécus Le monde n'a pas évolué L'homme est barbare et résolu A démolir et à polluer Si la science a fait de grands pas L'humain lui, semble régresser Anéantissant au plus bas Les êtres faibles et délaissés Regarde Seigneur, cette terre Aucun déluge n'y pourra Laver les plaies de toutes ses guerres Ni des souillures à tout va Pas même ton fils ni sa croix Ne parviendrait à contenir Cette épidémie qui s'accroît Pour combien d'années à venir ! Bien sûr des peuples se libèrent D'oppression et de tyrannie Bien sûr des trèves se suggèrent On condamne la félonie Mais pour un pays délivré Il en est dix autres à s'éteindre Au sang, trop se sont enivrés Qu'en paix ne savent se contraindre. Et ces guerriers fous sanguinaires Qui se revendiquent de toi Te voulant Maître tortionnaire Imposant par force ta loi Peux-tu leur crier haut et fort Que tu n'es qu'Amour et partage S'ils sont trop sourds, crie le encor' N'es-tu pas plus puissant que rage ? C'est vrai quelques humains se lèvent Affirmant qu'il serait possible De vivre ce merveilleux rêve L'Amour n'est pas inaccessible Puisses-tu leur donner raison A ces dicsiples de tes livres Mais je ne vois à l'horizon Qu'un avenir glacé de givre Partout des enfants sont victimes De la bêtise et de l'horreur Et l'innocence se décime Au profit de l'argent, la peur. On humilie , on martyrise Au nom de perfides prétextes Race, religion, on s'avise De blâmer l'amour unisexe. L'étranger redevient la cible De la souffrance et de la peur Désigné comme répréhensible En ce qui fait notre malheur. Nul n'ose encore pardonner En accordant une autre chance On vend, on ne sait plus donner Foin des partages, des récompenses Pardon Seigneur j'ai tant à dire J'ai tellement à demander Je ne geins pas pour te séduire Je souffre de l'humanité. Bien sûr qui suis-je pour oser Me permettre de contredire Tes décisions ou proposer Je dois me soumettre, m'affermir Puisque toi seul conduit ce monde Sur son chemin d'éternité Il me faut croire en foi profonde Et accepter ta volonté. Vincent GENDRON Le 20-10-2011
1- C’était au mois de mai L’univers était lourd D’un temps moins que jamais Favorable à l’amour La chambre était déserte Il n’y avait que toi Si tendrement offerte Douce et forte à la fois Tu larguais ton sourire Comme un cadeau furtif Moi je n’osais rien dire J’avais le cœur à vif REFRAIN Et pendant ce temps là Au cœur des grandes rues Flottaient de ci-de-là Des slogans impromptus Des pavés qui volaient Des voitures incendiées Un destin s’annonçait Quand nos corps se sont liés 2- Blottie tout contre moi Tu me confiais tes rêves Tes ambitions de foi A échéance brève Tu parlais de carrière De ton indépendance D’avenir sans frontière Dénué de ma présence Je ne comprenais rien Moi, le mâle égoïste Pourtant j’étais si bien Loin de me sentir triste Refrain 3- Nous nous sommes donnés Encor’ deux ou trois fois Nos deux corps stimulés De si puissant émoi Et puis tu t’es sauvée Comme on fuit un péril Sans lien pour te trouver Sans indice subtil Et je suis resté là Perdu, abasourdi Alors ne sachant pas Que les saisons s’enfuient …………………. Vincent GENDRON Le 6 mai 2011.
Partie II
Cet homme sans instruction qui l’avait élevé seul, après la mort de sa mère, entre son travail de manœuvre sur les chantiers et les ménages qu’il effectuait le soir dans les usines pour le compte d’une société de nettoyage. C’était un homme droit et juste qui lui avait inculqué les valeurs essentielles du courage et de la loyauté, du respect du travail et des autres. Pendant des années il avait trimé tel un forçat afin de permettre à son fils de connaître un meilleur sort, lui payant ses études. Hélas, frappé d’un cancer du pancréas qui l’avait emporté peu de temps après, le vieil homme n’avait pas pu assister à la remise de diplôme de son fils, prisonnier de son lit d’hôpital. Quand Marc était arrivée, avec toute la fierté qui l’envahissait, on lui annonça que son père venait de s’éteindre en silence, sans douleur apparente. Marc restait frustré depuis ce temps, de cet orgueil qu’il ne pouvait plus partager. A quoi bon réussir si l’on ne peut plus remercier ceux par qui le miracle s’est produit ? Cela constituait sans doute une des raisons de son manque d’obstination à combattre pour regagner les rangs de la société.
Quand il s’éveilla, il n’en crut pas ses yeux. La pendule indiquait dix heures, la gare s’alourdissait d’un silence presque inquiétant. Non seulement Doc avait disparu mais pas un voyageur, pas un son de haut parleur ne venait troubler cette mort apparente. Pour la première fois depuis tellement longtemps, il avait dormi pendant une douzaine d’heures. Rien ni personne n’était venu troubler son sommeil réparateur qui lui faisait tant défaut. Malgré une certaine angoisse, il se sentait apaisé, comme reposé. Après avoir rempli son paquetage, il déambula à travers le hall, passant d’un quai à l’autre sans être inquiété. Les rails se voulaient désespérément déserts. Il eut beau chercher partout, pas un vigile, pas un policier, pas un militaire pour l’interpeller, ou lui poser des tas de questions. Il sourit, se croyant dans un rêve ou dans une autre dimension ou mort. Il finit par sortir de la gare, dans les rues, le spectacle semblait tout autre. Des barrières étaient installées le long des trottoirs et aux carrefours. Les gens arrivaient et s’entassaient derrière les barrières. Des banderoles bariolées de slogans syndicalistes s’étalaient un peu partout. On pouvait y lire « Au travail supplémentaire, augmentation de salaire » ou bien « Ras le bol d’être pris pour des gogols » ou encore « Des salaires égaux pour les chauffeurs de locos » et bien d’autres qui tapissaient les rues de la capitale. « C’était donc cela pensait-il, tout le personnel de la SNCF est en grève ! »
Il crut percevoir au loin un cortège de manifestants qui scandaient des slogans, parfois des insultes. Il ne savait pas pourquoi, mais il se sentait solidaire de tous ces gens qui exprimaient leur ras le bol, contre les injustices qu’ils subissaient. Sans connaître la teneur exacte des revendications il ressentit le désir d’épouser ce combat, comme s’il éprouvait l’envie d’appartenir à nouveau à ce monde duquel il avait été évincé depuis toutes ces années. Il tenta de se renseigner ici et là, mais très vite on lui fit comprendre que sa puanteur, la crasse de ses vêtements, sa barbe jaunie et son air effrayant lui interdisaient de prétendre encore faire partie de la mêlée des travailleurs, des humains. Dépité, il cracha au cœur de cette foule en liesse.
Après tout peu lui importait les bas salaires, le coût de la vie et leurs difficultés à « joindre les deux bouts ». Ils pouvaient crever dans leur soit disant misère ! Lui, il avait dépassé ce stade depuis longtemps. Ce n’était que caprices et futilités toutes ces exigences matérialistes. Oh il ne regrettait pas de ne plus appartenir à ce monde bourgeois et cupide qui en voulait toujours davantage quand lui et ses compagnons erraient par les rues, ventre affamé, sans toit, sans rêve et sans lendemain. Il s’attela à reprendre la route de son errance afin de prospecter sa nourriture.
Le marché couvert de la rue Boilevent offrait de nombreuses denrées, l’un des rares avantages de ce quartier du seizième arrondissement, les clients étant difficiles, ce qui occasionnait une grosse perte pour les commerçants. Si certains savaient donner sans difficulté d’autres, ne voulant rien perdre de leur marchandise, se complaisaient à vendre à petit prix aux derniers clients moins argentés qui voyaient là une occasion de se nourrir à bon marché. Mais de petits prix pour ceux qui ne détiennent pas le moindre sou représentait encore trop et les gens comme Marc devaient se satisfaire des fruits et des légumes avancés pour ne pas dire pourris. Il se résigna malgré tout, se satisfaisant de ce que ces marchands lui offraient davantage par condescendance que par générosité. Ce jour là, assis sur son banc dans les jardons du Ranelag, il songeait à ce que pourrait être son avenir. Il admirait ces enfants insouciants qui s’amusaient au tourniquet, au toboggan, aux balançoires. Certains parents offraient des tours de poneys, les pauvres bêtes attelés à un manège de fortune tournaient pendant des heures afin de divertir ces « gosses de riches » inconscients du martyr qu’ils occasionnaient à ceux qu’ils croyaient être leurs amis. Marc faisait tâche dans ce tableau, son infortune l’incitait à haïr ces futurs héritiers pourtant étrangers à son cruel sort. Il avait beau penser qu’ils n’étaient que des enfants, malgré lui ils représentaient le pouvoir et la richesse. Pourquoi dans ce pays où selon le premier article de la déclaration des droits de l’homme « tous les hommes naissent et demeurent égaux en droits » ces enfants là étaient nés dans le coton et la soie, en un berceau où les fées de la richesse s’étaient penchées. Pour la première fois depuis le début de son infortune, il remâchait cette amertume. Sans doute le spectacle auquel il assistait lui offrait-il l’occasion de réaliser l’injustice humaine. Les bourgeois étaient ils pour autant responsables de ses maux, quand bien même, leur progéniture n’avaient pas à essuyer sa vindicte et son amertume. Ces enfants le méprisaient ils plus que les autres ? Pire ils l’ignoraient. Mais au cœur de cette ville bâtie sur l’iniquité et le profit, l’indifférence ne faisait-elle pas loi ? Si l’indifférence semblait identique de la part des autres, les raisons ne l’étaient pas. Les plus pauvres craignaient en le regardant, une misère éventuelle à laquelle ils pourraient un jour être confrontés ; les plus riches quant à eux, se complaisaient à faire l’amalgame entre misère et paresse, une manière prudente de se préserver de tout sentiment de compassion, signe, selon eux, d’une certaine faiblesse. Il prenait conscience qu’on le considérait comme un rebus de la société, au barreau le plus bas de l’échelle de la déchéance. Il lui fallait faire profil bas et se résigner, un comportement familier chez ses frères de la rue.
Nouvelle soirée, nouveau coucher sur un matelas de fortune dans un recoin discret de la Gare du Nord, Marc parvenait à s’accoutumer à ce rituel sordide mais néanmoins nécessaire. Doc n’était pas venu, il devait seul, veiller à sa sécurité ainsi qu’à ce qu’on ne lui dérobât point son paquetage. La nuit s’allongeait dans cet amas de gens dont les paroles pouvaient être assimilées à des cris au sein de la cohue qu’ils formaient. Le sommeil le prit peu à peu, et il s’y laissa prendre. Le réveil s’annonçait beaucoup moins calme qu’il ne l’avait été la veille. La ville ayant reprit ses formes, les trains se succédaient à ne plus pouvoir les compter. Leurs freins crissaient tels une craie sèche sur un tableau noir, les oreilles de Marc n’en pouvaient supporter davantage, il rangea son balluchon et sortit sans attendre. Face à lui se tenait le célèbre « Hôtel du Nord » pas celui de Marcel Carné qui n’en n’était qu’une reproduction en décors de studio, mais le Vrai. Aussi beau que dans ses souvenirs cinématographiques, certes, le pont dévêtue d’Arletty et de Louis Jouvet avait beaucoup moins fière allure, mais il n’en restait pas moins fier et noble. Tout à coup il se sentit fatigué, usé, il s’assit à même le trottoir ce qui ne lui arrivait presque jamais. Il ne s’était pas assis depuis dix minutes qu’une passante, lui lança une pièce de deux euros, son sang ne fit qu’un tour, il se leva et se mit à l’agresser verbalement :
n Hey mémère, je ne demande pas la charité, je ne suis pas un mendiant ! Je veux un peu de considération, un regard, un mot gentil, mais ne me jetez pas la pièce comme on lance des graines aux pigeons !
La femme se retourna et le fixa, manifestement elle se sentait gênée, honteuse de son geste. Elle baissa la tête un instant puis revint auprès de lui.
n Je vous prie de m’excuser, monsieur, je ne voulais pas vous blesser, j’ai fait ce geste machinalement comme je le fais quand je vois un malheureux.
n Un pauvre, un malheureux comme vous dites, n’est qu’un sous homme à vos yeux, il n’existe pas !
n Je…je ne pensais pas … enfin je ne pense pas cela ! Pour moi vous êtes un homme comme un autre.
n Alors pourquoi me lancer votre fric à la gueule ?
n Je…je ne sais pas, je sais c’est stupide ! puis je vous offrir un café ?
n Un café ? hein ! Vous voulez vous racheter ?
n Oui, euh prenez le comme vous voulez ! En tous cas c’est de bon cœur !
n Ah ! Alors à ce moment là, je veux bien !
Ils se dirigèrent vers le café le plus proche. Il marchait devant, elle le suivait, l’un et l’autre un peu gênés d’être vu ensemble mais nantis tous les deux d’une même volonté de se rapprocher. Quand ils virent cette dame bien de sa personne, élégamment vêtue en compagnie de ce « clodo » mal fringué, mal rasé et crasseux, le barman et les clients eurent envie de lâcher un rire sarcastique mais en observant le regard répréhensif de la dame, ils s’abstinrent. Marc et sa compagne se fixaient, détournant de temps en temps le regard pour mieux se fixer à nouveau. Ni l’un ni l’autre n’osait briser le silence. Elle aurait voulu lui demander qui il était et comment il en était arrivé là, mais elle pensait qu’il fût indélicat de l’inonder de questions personnelles. Lui, calme et apaisé, s’offrait sans retenue à ces yeux qui le poursuivaient. En dépit de l’ambiance tendue qui régnait entre ces deux là, une sorte de paix, de douceur étrange siégeait au sein de ce silence. Elle se lâcha la première en lui demandant :
n Quel est vôtre nom ? Moi je m’appelle Eliane Lérot !
n Marc !
Soudain il se souvint qu’il avait un patronyme, un vrai nom de famille. Personne jusque là ne lui avait demandé. Il réalisait à l’instant qu’il possédait une identité, même si elle ne lui servait plus à rien, elle existait, c’était lui, il ajouta :
n Gien, Marc Gien, merci !
n Pourquoi me remerciez-vous ?
n Parce que vous m’avez donné l’impression que j’existe !
n Mais vous existez, vous êtes quelqu’un ! Et sûrement quelqu’un de bien !
n Excusez-moi pour tout à l’heure, je vous ai mal jugé, vous avez payé pour d’autres !
n Comment ça payé pour d’autres ?
n Ben c’est vous qui avez fait les frais du mépris dont on me gratifie régulièrement !
n Ne vous excusez pas, vous avez eu raison de me remettre à ma place. J’ai l’habitude de jeter des pièces aux mendiants, mais je ne m’étais jamais soucié de la personne à qui je les envoyais. Grâce à vous je viens de comprendre qu’un ère n’est pas anonyme, il y a un personne qui se cache derrière le masque de la pauvreté, un homme, merci de m’avoir ouvert les yeux. Vous devez me trouver stupide !
n Pourquoi ?
n Parce que je dis des choses d’une banalité affligeante !
n Si vous saviez ! Tant de gens pensent que nous ne sommes plus des êtres humains !
n Non ? Mais c’est évident que… qu’est-ce qui vous fait rire ?
n Rassurez-vous je ne me moque pas de vous, c’est votre attitude qui prête à rire, je vous trouve…comment dire… adorable !
n Ah ?
n Non, ce n’est pas ce que vous pensez ?
n Et qu’est ce que je pense à votre avis ?
n Que j’essaie de vous draguer lamentablement !
n Vous avez tout faux ! Je pense que si vous me trouvez adorable, ça veut dire que vous êtes encore capable d’éprouver ses sensations !
n Des sensations ?
n Oui enfin je veux dire que vous avez encore des émotions, vous vivez quoi !
n Ben heureusement qu’il me reste encore ça !
n Décidément, je dois vous paraître vraiment idiote !
n Vous ne l’êtes pas, vous êtes mal à l’aise, je ne peux pas vous en valoir, la situation semble insolite.
n Elle ne devrait pas l’être, intimidante certes mais qu’y a-t-il d’insolite dans la rencontre d’un homme et d’une femme ?
n Cela dépend de ce qu’ils sont !
n En ce qui me concerne je suis une jeune femme divorcée, mère d’un petit garçon de cinq ans et vous ?
n A vrai dire je crois ne plus savoir qui je suis !
n Vous êtes Marc Gien, mais quel est vôtre rêve, quels sont vos envies, vos souhaits ?
n Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !
n Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle !
n Oh si ! Je suis là avec vous, ce qui en soit est déjà plus que je ne pourrais souhaiter, et vous me demandez si j’ai des rêves, à votre avis si j’en avais un lequel serait-il ?
n Trouver un travail, un logement, pouvoir vous habiller correctement, être propre, avoir des amis, et pourquoi pas une femme, des enfants, non ?
n Si mais je ne crois plus aux contes de fées !
n Qu’y a-t-il d’impossible là dedans ?
n Vous allez me donner tout ça ?
n Peut-être, mais c’est aussi à vous de le démener pour obtenir ce que vous voulez !
n Je ne sais plus si j’en ai encore la force !
n Là je peux vous aider !
n En faisant quoi ?
n J’ai une chambre de bonne chez moi, et je peux vous trouver des vêtements, peut-être un travail, après ce sera à vous de voir !
n Et comment je pourrais vous payer le loyer !
n Je ne vous ai pas parlé d’argent ! Vous êtes bricoleur ?
n Oh un peu je ne suis pas très doué !
n On arrivera toujours à se débrouiller !
n Pourquoi ?
n Pourquoi quoi ?
n Pourquoi seriez-vous prête à m’aider ? C’est votre BA du jour ? Vous vous sentez responsable ? Vous voulez vous donner bonne conscience ?
n Eh bien ! Vous n’êtes pas un type facile !
n Parce que j’ai de l’orgueil ?
n Non, ça c’est plutôt encourageant, ça veut dire que vous en voulez !
n Alors quoi ? Parce que je me pose des questions sur vos intentions ?
n Oui ! Il vous faut absolument que vous prêtiez des intentions intéressées, calculées, perverses chez les gens !
n J’ai appris à me méfier de tout le monde !
n Il ne vous vient jamais à l’idée que certains peuvent vouloir vous aider mais qu’ils ne savent pas comment, et votre attitude n’a rien pour les encourager !
n Allons-y c’est encore de ma faute !
n Vous avez une part de responsabilité !
n Selon vous si je suis dans cette situation c’est parce que je l’ai voulu ?
n Je ne prétends pas cela ! Par contre si vous prenez les gens de manière agressive, personne ne vous aidera !
n J’aimerais vous y voir vous, avec vos petites manières bourgeoises, vous n’avez sans doute jamais su ce que signifiait « avoir faim, avoir froid, se sentir minable, sale et insignifiant »
n Est-ce une raison pour ne pas vouloir essayer de comprendre ?
n J’en doute !
n Vous détestez tant les humains ?
n Non, je les méprise, ils me le rendent bien !
n Vous êtes insupportables, je ne sais pas pourquoi je suis entrain de perdre mon temps avec vous !
n Vous avez raison je n’en vaux vraiment pas la peine !
n Ce n’est pas ce que je voulais dire !
n Alors vous vouliez dire quoi ?
n Que vous ne faites rien pour qu’on vous aime, pour qu’on vous trouve intéressant !
n Vous allez bientôt me refiler les bondieuseries de circonstance, vous devez être une dame patronnesse ou quelque chose du genre !
n Même pas, je suis catholique baptisée mais je ne mets jamais les pieds dans une église.
n Vous devriez, ça vous irait bien !
n C’est curieux plus je vous observe, que je vous écoute et plus j’ai l’impression que vous fuyez quelque chose, vous avez peur !
n Ha ! Et de quoi pourrais-je bien avoir peur ?
n De vous en sortir, simplement !
n Alors là c’est encore pire que ce que je l’imaginais !
n Ah bon ! Pourquoi donc ?
n Ça ne vous suffit pas de vouloir jouer les bonnes sœurs inquisitrices mais en plus vous faites de la psychologie à deux balles ! Bravo !
n Ne jouez pas à cela avec moi, vous savez au fond de vous que j’ai raison !
n Ben voyons ! Alors j’ai la trouille de me retrouver avec une situation, un logement, des vêtements propres et à manger tous les jours !
n En quelque sorte !
n Dire que je vous croyais intelligente ! Qu’est ce que vous pouvez inventer comme conneries !
n Vous craignez de perdre un peu de votre liberté, peur d’appartenir à nouveau à cette société qui vous obligera à faire des concessions tous les jours, à faire des compromis, à devoir vous retenir de dire tout haut ce que vous pensez, à devoir vous astreindre à des horaires, des habitudes. Vous avez peur de ne plus être à la hauteur, ne plus vous sentir capable !
n Qu’est ce que vous allez chercher ?
n Tout cela n’a rien d’anormal, je ne sais pas depuis combien de temps vous êtes à la rue, mais survivre vous a contraint à perdre non seulement des habitudes mais aussi des valeurs, des rites, et à en adopter d’autres, ceux de l’urgence. Mais avec un peu d’aide vous y parviendrez !
n De l’aide c'est-à-dire vous ?
n Bien sur, si vous voulez bien l’accepter !
n Et vous prétendez que vous me soutiendrez quoiqu’il arrive !
n Oui, je l’affirme même !
n Permettez-moi d’en douter !
n Vous me laisserez tomber à la première connerie !
n Vous ne me connaissez pas, je suis entêtée vous ne pouvez pas savoir à quel point !
n Je l’imagine aisément !
n Alors vous venez ?
n Quoi ?
n Si vous acceptez mon aide c’est maintenant, après il sera trop tard !
n Désolé je déteste les ultimatums ! Au revoir madame et merci pour le café !
Il se leva et sortit immédiatement du café ! Elle n’osa pas le retenir malgré l’envie qui l’envahissait. Elle regrettait déjà de s’être montrée aussi catégorique. Il lui semblait avoir été à deux doigts d’obtenir gain de cause. Avait-elle eu tort de ne pas lui permettre de réfléchir ? Elle n’avait pas su tenir compte des changements brusques qu’infligeait ce qu’elle proposait. Pourtant elle ne pouvait accepter ce refus, cela revêtait alors l’allure d’un défi qu’elle se devait de relever, pour lui, pour elle, pour exister en tant qu’elle-même qui n’avait su vivre jusque là que par rapport aux autres et pour les autres, en commençant par son ex mari. Après avoir régler l’addition, elle se mit à courir après lui. Le trottoir se remplissait de têtes, de visages et de corps inconnus, difficile pour elle d’apercevoir celui qu’elle cherchait. Il avait beau être équipé de mauvaises chaussures elle savait qu’il possédait l’art de la marche grâce à l’entraînement forcé qu’il pratiquait régulièrement. Soudain son visage s’éclaircit, dessinant un sourire aux prunelles de ses yeux, elle venait de voir Marc affalé sur le trottoir, l’esprit tourmenté. Elle se hâta de l’aborder !
n Vous aviez raison, j’ai eu tort je ne peux pas vous aider de force si vous ne voulez pas y mettre du vôtre !
n Encore vous, mais pourquoi me harcelez-vous ?
n Vous avez demandé de l’aide, rappelez-vous !
n Je ne vous ai rien demandé !
n Si vous m’avez interpellée c’est que vous vouliez que je vous remarque !
n Pourquoi vous obstinez-vous ainsi ? Je suis irrécupérable !
n Vous ne pouvez pas dire ça ! Vous possédez la valeur de tout être humain !
n Je ne comprends pas votre détermination !
n Pour être totalement honnête c’est très égoïste de ma part, je crois que j’ai besoin de me rendre enfin utile à quelque chose ou à quelqu’un. Jusqu’à présent j’ai subi mon existence. C’est vrai que je suis une gosse de riche comme vous le dites, je n’ai jamais eu à me battre pour obtenir quelque chose. Je me suis marié sans trop comprendre ce qui m’arrivait, j’ai divorcé parce que je ne me sentais pas heureuse. Je vis dans un appartement trop grand, où nous nous débattons mon fils et moi pour exister, alors vous représentez pour moi la chance de décider de ma vie, d’entreprendre, si je parviens à mener ce combat ce sera ma victoire et la vôtre, désormais nos destins sont liés.
n Ça a au moins le mérite d’être franc, je représente en quelque sorte votre challenge !
n Désolé, j’espère que cela ne vous blesse pas !
n Non au contraire, je me méfie de la charité chrétienne, ça cache souvent une volonté de se faire valoir, avec vous au moins je n’ai pas ce problème.
n C’est vrai nul n’es vraiment désintéressé, cela n’empêche pas de faire des efforts !
n Vous ne mentiez pas en disant que vous étiez entêtée !
n Je le prends comme un compliment ! Vous voyez, on a tout à gagner tous les deux
n De la façon dont vous dites ça, on croirait une demande en mariage !
n C’est un peu la même chose, deux personnes qui se lient par un contrat, deux personnes condamnées à réussir ensemble ou à échouer ensemble !
n Vous êtes une romantique !
n Non je suis juste quelqu’un qui essaie de ne pas rater sa vie, faute de la réussir.
n Très réaliste !
n Alors vous venez !
n Maintenant ?
n Pourquoi tarder, le plus tôt sera le mieux !
n C’est un ultimatum encore ?
n Non, je regrette de vous en avoir poser un, ce n’était pas très habile de ma part, mais je débute en matière d’ouverture d’esprit, vous comprenez à présent pourquoi j’ai besoin de vous ?
n Vous n’êtes pas ordinaire ! J’accepte !
n A la bonne heure !
n Alors, vous prévoyez quoi ?
n Pour l’instant vous allez vous installer dans la chambre, prendre un bon bain, vous changer, peut-être aller chez mon coiffeur, enfin, je ne vous y obligerai pas, et puis pour demain et bien…
n Oh demain c’est encore loin !
FIN
Partie I
Vingt deux heures, indiquait la pendule de la gare du Nord. Difficile de dormir avec ce brouhaha, ces lumières incessantes. Pourtant Marc y était habitué depuis trois ou quatre peut être même cinq ans, il ne savait même plus depuis combien de temps il vivait ainsi de métro en trottoir, et de gare en parking. Chercher un endroit calme et chaud et si possible pas trop inconfortable afin de passer quelques heures en guise de nuit de sommeil, représentait sa préoccupation principale en dehors de la nourriture qu’il devait prospecter dans les poubelles quand il n’avait pas eu la chance de trouver son bonheur dans les cageots abandonnés sur les marchés. Ses compagnons se plaisaient à mendier, le chapeau tendu et la mine sujette à inciter à la charité. Marc n’était pas de ceux-là, il répugnait à ces pratiques visant à inspirer la pitié et forcer la culpabilité des gens plus chanceux. Par orgueil sans doute, mais par éducation sûrement. Alors qu’il se trouvait là démuni de tout, sa fierté demeurait le seul bien qui lui restait encore. A quoi bon pensaient tous ses compagnons de misère ? Il leur répondait que cela constituait le dernier aspect humain à subsister. Cela les faisait rire, eux ne pouvaient se permettre ce luxe, ils devaient survivre à tous prix. Cependant ils naviguaient à bord de la même galère, chacun devant ramer de son côté, non pour avancer, mais pour faire reculer la mort d’un jour ou deux. Parfois il se prenait à penser au temps d’avant, celui où il existait et comment il en était arrivé là. La rentrée s’annonçait difficile en ce matin de septembre. Un certain nombre d’enseignants étaient en grève contre une réforme qu’un nouveau ministre en exercice voulait imposer au corps enseignant. Marc ne pouvait pas se permettre de se risquer à suivre ce mouvement, bien qu’il en eût approuvé la plupart des raisons, son statu de professeur intérimaire ne lui en laissait pas l’occasion. Et puis c’était sa première rentrée, celle qu’il ne fallait pas manquer, celle qui lui laisserait des souvenirs impérissables tout au long de sa carrière. Ils n’étaient pas d’un abord facile ces élèves de 5ème. Tous habités du même désir de passer la journée à se raconter les aventures de vacances. Loin d’éprouver l’envie de s’abreuver de savoir et de connaissance, ils se plaisaient à mettre à l’épreuve ce « petit nouveau » qui semblait bien timide et qu’il semblait aisé de « casser » selon leur formule. De plus l’histoire semblait loin d’être leur préoccupation favorite. Après les présentations d’usage, Marc voulut aborder ses exigences en papeteries. Celles-ci ne réclamaient qu’un cahier grand format à petit carreau pour les cartes, les graphiques et les dates. Echauffés par ceux qui l’avaient précédés dans leurs exigences, les élèves se livraient à des huées et des hurlements visant à décourager « leur agresseur ». Marc ne se découragea pas, il leur tint tête en dépit de la panique qui commençait à l’envahir. Seules quelques filles semblaient lui prêter main forte en tentant de calmer les trouble-fête. Puis le silence reprit et ils abdiquèrent. A la fin du cours, il pensa qu’il s’en était bien sorti malgré tout. Juliette, l’une de celles qui l’avaient soutenu, vint le trouver à son bureau : n Ne vous inquiétez pas (dit elle d’un ton amical) ils sont toujours comme ça le premier jour ! n Merci, mais je ne suis pas inquiet, j’ai été élève moi aussi vous savez ! n Ok ! A demain ! n Oui à demain ! Il se rendit compte qu’elle n’avait pas été dupe, elle avait su discerner son angoisse derrière le sourire qu’il voulait afficher. Les autres jours ne furent guère plus encourageants. Manifestement cette classe n’avait rien à faire du Moyen Age, pas plus qu’ils ne voulaient s’intéresser à la révolution ou au premier et second empires. Se souvenant de ce que lui avait enseigné l’un de ses formateurs à l’Ecole Normale : « si les élèves ne sont pas intéressés, c’est que le cours n’est pas intéressant, et si le cours n’est pas intéressant c’est que le professeur ne le rend pas intéressant !...) Il lui fallait donc changer de cap. Aussi difficiles que lui paraissaient ses élèves ils méritaient mieux que cette salade insipide et sans éclat qu’il leur infligeait. Courage faisant force de loi, il se hâta de réfléchir à ce qu’il pourrait instituer qui lui ressemblerait tout en s’identifiant au tempérament de ses élèves. Alors de fil en aiguille il se transforma en conférencier puis en conteur d’histoires de l’Histoire mais rien n’y faisait, les élèves persistèrent dans leur retranchement et il finit par s’avouer vaincu. L’inspection académique déclara qu’il n’avait pas les capacités pour cette fonction et sans même lui redonner la moindre chance dans d’autres établissements ni dans d’autres classes, on lui retira son agrégation. Ensuite de boulots de surveillants en petits jobs ce fut la chute vertigineuse. Les factures s’accumulaient, les loyers impayés, les crédits non remboursés eurent raison de sa déchéance. Il obtint un peu d’aide des services sociaux mais son statu d’homme célibataire et sans enfant ne lui donnait aucune priorité. Après l’expulsion ce fut la rue, et voilà où il en était depuis ces années sans la moindre espérance ni même l’envie d’une autre existence. La Gare du Nord se vidait peu à peu des voyageurs arrivant tandis que les partants s’étaient tous évanouis à bord des trains de banlieues et autres. Enfin pensait Marc, je vais pouvoir m’endormir un peu. C’était compter sans les rats qui profitaient de la désertion des voies pour se faufiler, cherchant à se faire un passage dans les recoins tranquilles et désaffectés. Les bêtes subsistaient grâce à la négligence des voyageurs qui laissaient ici ou là traîner un quignon de pain, un vieux hamburger ou quelques frites sorties tout droit du fast-food de la gare. C’était aussi ce que recherchaient les malheureux qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier des restes du marché ou de la générosité d’un passant. Se battre contre les rats pour un morceau de pain, voilà bien qui résumait la situation de Marc. Mais les rats, aussi répugnants furent ils n’avaient pas la cruauté ni le sordide des humains qu’il croisait au quotidien. Pas ceux qui partageait cette misère en se livrant parfois à la mesquinerie qui ne traduisait que leur manière de survivre, mais les autres humains, ceux qui avaient tout ou presque et qui en voulaient toujours plus. Ceux qui ne le regardaient pas par crainte de moins bien vivre leur égoïsme en rentrant chez eux. Ceux qui plus encore lui crachaient dessus pour lui signifier leur mépris, leur dégoût de ce qu’ils considéraient comme un sous-homme, un paresseux, un incapable. Combien de sanglots enfouis au fond de la gorge lui fallait-il retenir parfois ? Combien de cris de haine et de coups de poing devait-il contenir lorsque le sang bouillait des réflexions à peine murmurées comme si l’on eu parlé d’un déchet incapable de comprendre ces médisances ou les jugements moraux dont on le gratifiait. Certes, trouver la nourriture et vivre dans la misérable promiscuité représentaient l’horreur et le désoeuvrement, mais se voir jugé et condamné, méprisé et humilié en tenant malgré tout, relevait de l’exploit qu’il fallait renouveler sans cesse. Se forgeant malgré tout, les armes de la survie en grande dignité, il se remémorait le temps où lui-même encore dans l’abondance, avait peut-être failli face à ceux qui l’imploraient d’un regard perdu et désespéré. Il était aisé de juger ces hommes et ces femmes, accaparés par leur existence pressée. Tous ceux qui couraient après un train, un métro, un bus, ou simplement après l’argent qui leur permettait d’assurer une vie décente, ne pouvaient pas se permettre le luxe de descendre un peu de leur Hauteur pour se soucier des autres existences plus pathétiques que la leur, chacun s’efforçant d’œuvrer pour le meilleur de sa survie. Il se persuadait qu’il avait raison de croire ainsi que les hommes sont plus malheureux que cruels. Assommé par ses pensées, il s’évanouit dans un demi-sommeil, faute de mieux. A deux heures, il y eut un nouveau mouvement, les passagers descendaient des trains de nuit, le brouhaha recommençait, plus strident parfois et surtout plus agaçant qu’auparavant. Marc se plombait de ces nuisances sonores, les paupières alourdies, il s’ensommeillait sans pouvoir se relâcher. Un autre clochard vint l’importuner en lui tendant sa bouteille de rosé bon marché : n Tiens camarade, ça t’aidera à dormir ! Dis donc t’es pas du coin, toi, je t’ai jamais vu ici ? n Non ! D’habitude je suis plutôt sur Montparnasse mais on m’a dit que c’était plus tranquille ici ! n Bof ! Tout se vaut, mais là c’est chez moi alors je m’y sens bien ! Tiens bois un coup, c’est de bon cœur ! Ce vin ne lui disait rien, mais comme l’autre venait de le lui exprimer, « c’était de bon cœur » Le cœur, voilà la seule chose qu’il leur restait à partager entre eux ! Ce vieillard qui n’avait peut-être que trente ou quarante ans mais en accusait vingt de plus, partageait son seul présent, sa bouteille. Se disant que de toutes façons cela ne pourrait le détruire davantage, il siphonna quelques gorgées de ce vin malodorant et imbuvable qui avait le mérite de le réchauffer en lui offrant peut-être les prémices d’une nouvelle amitié. Curieusement depuis ces années de malheur, Marc n’avait pas cédé à cette tentation de boire qui finissait par tuer peu à peu ses « frères de rue ». Il s’évertuait à chercher davantage la nourriture, s’abreuvant uniquement de l’eau des robinets trouvés dans les gares et les entrepôts de la ville. Mais son espérance de sortir un jour du gouffre de la rue s’amenuisait de plus en plus et puisqu’il savait que tôt ou tard la faim, le froid, la fatigue finiraient par le détruire, il se dit que l’alcool serait sans doute le moyen le plus rapide et le moins douloureux d’ y parvenir. n Merci camarade, (reprit-il en redonnant la bouteille) n Oh de rien ! Bon si on essayait de pieuter un peu maintenant ! n Oui, bonne nuit camarade ! n Appelle-moi doc, c’est comme ça que tout le monde m’appelle ! n Ok doc, moi c’est Marc mais certains m’appellent prof ! n Alors bonne nuit prof ! Et la nuit interminable, comme toutes les autres s’acheva vers cinq heures. La nuit était encore présente quand Marc s’éveilla. La gare reprenait son activité peu à peu. La voix suave annonçait les nouvelles arrivées ainsi que les prochains départs. Doc semblait épris d’un sommeil profond, la quantité d’alcool qu’il avait engloutie la veille devait y être pour beaucoup. Marc s’interrogeait sur les motivations qui avaient poussé ce « vieux routard » à l’aborder. Il lui arrivait de temps à autre d’être accosté par l’un ou l’autre de ces « dormeurs d’étoiles », cela se traduisait par une simple conversation, mais l’importun se dérobait en général assez rapidement et le laissait terminer ses pensées et son sommeil seul. Parfois même on échangeait des vivres récoltés de part et d’autre, mais jamais personne ne s’était aventuré à passer la nuit à ses côtés. Le monde de la rue a ses codes et ses habitudes, chacun les connaît et peu les enfreignent. Nul ne vient dérangé celui qui semble avoir choisi la solitude, et il ne vient à l’idée d’aucun de s’aventurer sur le territoire de celui qui a élu domicile depuis quelque temps sur ce qu’il a baptisé « son coin de trottoir » ou son « bout de gare ». Or Marc ne se pliait que rarement à ces règles qu’il jugeait stupides, il pensait qu’un coin de trottoir en vaut un autre et que nul ne pouvait se l’approprier. Cette idéologie libertaire avait pour effet de heurter l’esprit menaçant de ceux qui régissaient les « lois » de la rue. Doc ne semblait pas appartenir à ceux là, il paraissait au contraire réjoui de s’être trouvé un compagnon pour partager sa misère et sans doute aussi pour se protéger mutuellement dans ce milieu où la violence fait souvent office de force et de loi. Marc libre et solitaire par habitude et un peu par principe se disait qu’il n’était pas mauvais pour changer ses coutumes d’offrir une chance à ce nouveau compagnon. n Alors, bien dormi camarade ! (lança Doc sortant de son sommeil) n Disons que j’ai un peu mieux dormi que d’habitude ! n Ah ! Tu vois c’est plus rassurant d’avoir une présence pour la nuit ! n Oh ! De la façon dont tu dormais tu ne te serais même pas réveillé si on m’avait égorgé ! n Détrompe toi, je ne dors jamais que d’un œil, et j’ai toujours mon couteau dans la poche ! n Ah bon ! Tu trompes bien ton monde toi ! Au fait tu peux me dire pourquoi t’es venu passer la nuit avec moi ? n Ben je viens de perdre mon chien Loustic, un ramassis de puce mais un sacré compagnon, alors je me sens seul, déjà ma petite femme le mois dernier ! n Ah je suis désolé, tu étais marié ! n Bah non mais on était comme qui dirait un couple Fine et moi, enfin je l’appelle Fine mais c’était Joséphine son petit nom. n Et que lui est-il arrivé ? n Ben elle toussait depuis un bout de temps et ces enfoirés du S A M U social sont venus la chercher et l’ont emmené à Sainte Anne , ça l’a tué d’un coup ! n Je ne pense pas qu’elle soit morte à cause de l’hôpital, je crains hélas qu’elle était très malade ! n Mais elle ne voulait pas y aller elle, elle voulait finir auprès de moi ! n Je suis désolé, mais elle est peut-être mieux là où elle est maintenant ! n Dans la fosse commune ? n Non ailleurs, enfin je veux dire dans … n Dans l’au-delà tu veux dire ? Au paradis où je ne sais quoi ! Tu crois à toutes ces conneries toi ? n Ben j’essaie d’y croire, ça m’aide ! n Ha tu parles ! Et ça te donne quoi, tu te sens un peu moins miséreux ? n Un peu oui ! Je sais c’est idiot mais il faut bien s’accrocher à quelque chose ! n Ou à quelqu’un ! Mais depuis que j’ai plus ni Fine ni Loustic, je ne sais plus à qui m’accrocher ! n Et si on y croyait ? n A quoi ? n Ben à Dieu, au paradis, à un monde meilleur ailleurs ! n Pourquoi faire ? n La vie nous paraîtra peut-être moins pénible comme ça ! Si on imagine qu’il y a une vie après la mort, ça nous aidera à tenir ! n Ou à crever plus vite, parce que s’il y a autre chose de mieux ailleurs, moi je suis preneur, et vite ! n T’as peut-être raison, mais moi j’ai envie d’y croire et de me dire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. n Pauvre gars, vis ta vis aujourd’hui car demain c’est encore loin ! T’as encore rien compris, ça fait combien de temps que t’es à la rue ! n Euh disons que j’ai fêté trois réveillons à l’Armée du Salut » et un aux « Restos du Cœur » et le premier j’étais tout seul donc ça doit faire cinq ans maintenant ! n Et depuis tout ce temps là tu crois encore que tu pourras sortir de là ! Mon pauvre vieux, tu dois savoir que quand on a passé plus de six mois à la rue on est condamné à vie ! n Pas forcément, si on arrive à se reprendre en mains ! n Tu rigoles, j’ai déjà essayé crois moi. D’abord la société ne veut pas de nous et puis les patrons qui nous acceptent nous font marner comme des cons. Après on a des tas de trucs à payer et sur les deux mille balles que tu as gagné faut que t’en donne plus de la moitié pour le loyer, la bouffe, le gaz, l’électricité, les transports et je ne sais quelle connerie. Après ça basta ! Et en plus t’as perdu ta liberté, non merci mon pote, pas pour moi ! n Tu es là depuis combien de temps toi ? n Pff ! Je sais même plus ce que c’est qu’une année mon pote, alors te dire combien, bah, je dirais grosso modo douze peut-être plus ! n Alors tu préfères crever au milieu des rats et de la merde que retrouver un boulot, un appart, une vie quoi ! n C’est pas une préférence bonhomme, c’est la fatalité, j’ai pas le choix ! n Ben moi non ! Je veux m’en sortir ! n Ah bon ! Et qu’est-ce que t’as fait alors pour ça depuis cinq piges ? n C’est vrai que je me suis laissé aller, mais aujourd’hui je veux essayer de m’en sortir ! n Tiens ! Et pourquoi aujourd’hui ? n Grâce à toi, tu m’as mis du plomb dans la cervelle ! Mais il faut qu’on s’y mette tous les deux mon pote, c’est parce que t’étais seul que tu as échoué. n Pas du tout ! J’avais Fine avec moi et ça ne lui a pas réussi ! n Voulait-elle s’en sortir seulement ? n Qu’est-ce que tu veux dire ? n Ben est-ce qu’elle le voulait vraiment ? Je veux dire autant que toi ? n Evidemment, qu’est ce que vas chercher là ! n Je me dis que si elle avait peur de te perdre en te voyant bosser, elle n’a peut-être pas voulu t’aider à réussir ! n Dis donc mon vieux jusque là je te trouvais cool mais si tu insultes ma Fine je vais t’en coller une ! n Calme toi, je ne dis pas de mal de ta femme mais sans en être consciente elle a sans doute eu peur que si tu mènes une autre vie, que ce soit différent pour vous deux ! n Mais j’allais la prendre avec moi… n Je sais mais elle ne le pensait peut-être pas ! n C’est vrai ! Je ne lui ai jamais dit ! n Tu vois… n Alors c’est ma faute ! n Quoi ? n Si elle est morte ! n Tu ne peux pas dire ça, elle serait tombée malade de la même façon, on ne peut pas le savoir ! Je suis sur que tu as fait tout ce que tu pouvais pour elle. n Pas moi ! J’ai été minable ! n Non, t’es un mec bien ! n Pourquoi tu dis ça, tu me connais depuis hier soir seulement ! n J’ai été enseignant, je peux reconnaître si un mec est bien, tu sais la psychologie des profs ! n Alors pourquoi tu l’es plus prof, si t’es un si bon psychologue ? n Bah ! la dégringolade quoi ! Et toi pourquoi on t’appelle Doc ! n Pendant la guerre du Golf j’étais infirmier dans l’armée ! n Et alors ? n Ben voilà c’est pour ça qu’on m’appelle Doc ! n Mais que s’est-il passé après la guerre ? n Quand je suis revenu j’étais paumé ! n Ah je vois ! n Comment ça tu vois, non tu ne vois rien, tu n’as rien vu ! T’as pas vu tous les pauvres bougres gazés ou zigouillés à coups de couteau. Ni les petits gars tombés sous une balle de sniper ! T’as pas vu non plus les gosses armés jusqu’aux dents qu’on devait massacrer pour ne pas se faire plomber. n Des gosses armés au Koweït ? n Où tu vas toi, on était en Irak ! n Mais les forces françaises ne sont pas allées en Irak, seuls les américains ! n Tu rigoles mon vieux ! On a fait croire qu’on n’avait pas passé la frontière, soit disant on venait juste délivrer le Koweït, mais en fait tout le monde voulait la peau de Saddam Hussein à n’importe quel prix. Et lui avait sa garde pour le défendre et il avait armé les mômes de douze, quatorze ans pour renforcer ses troupes ! n Excuse-moi ! J’imagine que ça devait être horrible ! n Tu ne peux pas imaginer, personne ne peut imaginer, des tarés tous des malades ! n Tu veux dire les Irakiens ? n Tous je te dis ! Les amerloques, les français, les britishs, les égyptiens, tous ceux qui y étaient des malades, des sanguinaires ! n Tu dois exagérer un peu, je pense que ça a du être un traumatisme horrible ! n Oh non ! Je ne peux pas raconter, c’est trop … n Excuse-moi vieux, je ne voulais pas… n Arrête de t’excuser, tu fais chier à la fin, t’y es pour rien toi, t’étais môme en ce temps là ! n Pas tout à fait j’avais presque vingt ans ! n Ha ! ha ! ha ! Presque vingt ans, c’est bien ce que je dis, un môme quoi ! n Si tu veux, j’étais un môme alors ! En dépit des horreurs que Doc venait de lui confier, Marc se sentit heureux de découvrir que parmi les êtres écorchés, démolis et brisés que comptent la Rue, certains anciens pouvaient encore faire preuve d’émotion. Les larmes qui perlaient sur les joues de cet homme d’apparence insensible, lui révélaient la noblesse humaine qui s’obstinait à demeurer dans le cœur de l’homme blessé qu’il venait d’élire comme son nouveau compagnon. Les deux hommes se levèrent assez tôt pour éviter la patrouille de police qui n’allait pas tarder à les évacuer. Comme à l’habitude Marc plia son maigre paquetage et se hasarda à travers els rues de la ville, sans se soucier du compagnon qu’il laissait. Le jour pour les gens de la rue consiste à errer à travers les rues de la capitale pour glaner la pitance nécessaire à la survie et dans cette quête il n’y a pas de place pour deux, chacun se doit de trouver sa part seul. La survie dépend de la capacité de se satisfaire sans l’aide de quiconque. Paradoxalement pour les privilégiés que nous sommes qui ne nous soucions que trop peu des autres, il nous semble fort égoïste de constater que les miséreux doivent jouer encore plus durement des coudes pour obtenir un malheureux quignon de nourriture. Marc quant à lui, loin de chercher querelle à quelque autre malheureux, ne se laissait pas pour autant prendre sa place. Parfois, quelque récalcitrant plus charognard et plus teigneux que les autres tentait de lui soustraire le bon morceau de viande ou le sac de légumes qu’il venait laborieusement d’acquérir. Souvent après avoir hausser le ton l’autre lâchait la bride et s’éclipsait sans demander son reste. Mais quelque fois le voleur se voulait plus revanchard et il commençait à monter les poings, alors il fallait à Marc beaucoup de force et de rage afin de venir à bout de l’agresseur. Les deux hommes se livraient à un combat sans merci qui se terminait toujours dans la violence et le sang, au bout duquel l’un des deux finissait au tapis. Marc en avait laissé un ou deux ainsi, sans remord, sans regret se disant qu’en la jungle il faut employer les moyens de la jungle. Une fois il avait perdu ce dur combat et s’était retrouvé à l’hôpital pendant une semaine. Finalement cela lui avait permis d’être logé et nourri, avec en prime les moyens sanitaires à sa disposition, ce qui était loin d’être le pire dans sa situation, il estimait s’en être sorti à bon compte. Il se dirigea vers le douzième arrondissement, sachant qu’un marché allait s’installer. L’occasion s’offrait pour lui de profiter d’une étale où l’on jetterait un ou deux fruits gâtés avant de se rassasier de ceux qui resteraient dans les cageots à la fin du marché. Il rôdait autour des stands, pensant que le boucher ou le fromager pourrait lui offrir quelques déchets ou même un morceau pour les plus généreux. Certains des commerçants savaient certaines fois se montrer généreux et offraient à quelques mendiants ou SDF des morceaux frais parmi ceux qui se vendaient mal en raison du manque d’attrait qu’ils présentaient. Manifestement ces commerçants là n’appartenaient pas à cette engeance, on le regardait avec dédain ou mépris, au mieux il inspirait une certaine pitié sans pour autant susciter la générosité. Certains marchands, rebutés, lui signifiaient franchement leur rejet en lui assénant de quitter les lieux, d’autres lui disaient d’attendre en lui promettant quelques denrées après le marché, et les autres le toléraient exprimant leur dégoût d’un regard hautain. Toutes ces années d’errance avaient donné à Marc l’occasion de se faire une raison et il acceptait ces réticences avec une certaine philosophie, faute d’esprit de révolte. Le marché terminé, il se contenta de ce qu’on lui offrait, ce qui ne l’empêcha pas de chercher par lui-même quelques fruits ou légumes encore relativement en bon état. Le poissonnier lui permit de prendre quelques morceaux de morue invendue et le crémier lui donna les raclures de Comté et de gruyère qui encombraient ses cagettes. En somme ce fut plutôt un bon jour pour lui, il ne lui restait plus qu’à ingurgiter ce qui pouvait constituer deux repas. « Voilà une journée de gagnée » pensait-il ! Cela se déroulait ainsi depuis ces quelques années sans ressource et surtout sans projet, assurer au jour le jour les nécessités du quotidien représentait a principale occupation. Pour le reste il fallait créer quelques liens pour ne pas sombrer dans un désert totalement asocial. Après avoir trouvé un petit coin tranquille dans un square pour se « restaurer » il se laissa tomber dans une légère sieste pour compenser les lacunes réparatrices de la nuit. Cette sieste ne pouvait qu’être superficielle. Il ne savait dormir que d’un œil, pour sauvegarder ses minces réserves qui représentaient alors un butin précieux et surtout pour sauvegarder sa propre vie menacée par quelque loubard en mal de violence, ou bien des skinheads désireux de « nettoyer cette ville de la pourriture environnante » selon leurs propres termes, ou encore des ivrognes jaloux ou des psychopathes déchaînés épris d’une illumination quelconque visant à assouvir leur fantasme. Autant de dangers quotidiens qu’il fallait affronter sans compter les risques nocturnes encore plus oppressants. En ces instants presque insouciants, il lui prenait à rêver qu’il vivait ailleurs. Il voguait à bord d’un superbe voilier en compagnie d’une femme éblouissante le gratifiant de sourires radieux exprimant son bonheur et son amour, une petite fille au regard au moins aussi étincelant que celui de sa mère lui posaient des centaines de questions embarrassantes auxquelles il prenait tant de plaisir à répondre. La mer les berçait fébrilement de ses rouleaux bienveillants afin de ne pas troubler l’harmonie de ce bonheur familial. Le ciel, d’une clémence attentionnée étendait un azur généreux à leur union. Sur un bloc de papier vélin il rédigeait tout ce que lui inspirait ses visions merveilleuses. Puis une houle inattendue le secoua sans ménagement, cette tempête imprévisible le frappait… Il s’éveilla alors sortant de son évasion féerique, constatant qu’un policier le secouait pour le réveiller. n Vous ne pouvez pas rester là, monsieur ! n Mais je ne dérange personne, je me repose ! n Mais les bancs ne sont pas faits pour dormir ! n Vous voulez dire pour les gens comme moi je suppose ! n Ben on ne dort pas sur les bancs, ça empêche les gens de s’asseoir ! n Ben vous n’aurez qu’à le désinfecter après mon départ ! n Bon allez, vous devriez aller dans un foyer ! n Ah vous voulez dire dans un de ces endroits pleins de poux entre les ronflements des uns et les cauchemars des autres où il faut surveiller sans cesse son sac de peur de se faire voler. De toutes façons ce n’est ouvert que le soir. n Certains sont ouverts dès l’après midi et puis c’est tout de même mieux d’être à l’abri ! n Vous appelez ça des abris vous ! n Je vous trouve bien difficile pour un type qui n’a pas le plus petit logement ! C’est quand même mieux que rien ! n Oui, c’est facile pour vous, vous vivez dans un bel appart avec tout le confort, mais vous ne pourriez même pas supporter qu’un étranger vive sous votre toit ne serait-ce qu’une petite semaine ! n La question n’est pas là ! n Si justement vous voudriez qu’on accepte ce que vous-même refuseriez ! n Allez, venez on vous emmène ! n Non merci je préfère marcher, je suis libre monsieur le policier, enfin si on est encore en démocratie, c’est vrai il y longtemps que j’ai voté pour la dernière fois ! n Ok ! Faites comme vous voulez, mais ne venez pas vous plaindre qu’on vous laisse à la rue ! n Oh, je ne me plains de rien moi, d’ailleurs qui m’écouterait ! Le policier retourna à la voiture où son équipier l’attendait puis après un mouvement d’épaules il s’assit au volant et la voiture disparut rapidement. Marc ruminait sa colère d’être sorti aussi violement de son rêve fantastique. Le rêve lui apportait le soutien indispensable qui pouvait le maintenir encore en vie. Rien en ce monde ne saurait plus jamais lui permettre d’espérer des lendemains plus acceptables, plus humains. Il ne respirait encore que par cette seule force de pouvoir naviguer entre ses plus beaux rêves et sa cruelle réalité. Chaque jour lui semblait un dur combat renouvelé pour assurer sa subsistance et au bout d’un certain temps cela devenait de plus en plus pénible, de plus en plus éreintant au point de ne plus vouloir se réveiller parfois. La faim, la fatigue, le froid ou les chaleurs de l’été se voulaient être des fléaux qui l’anéantissaient peu à peu. Il se demandait comment faisaient les autres, ceux qui vivaient depuis plus longtemps que lui ce calvaire. Pouvait-il y avoir une accoutumance à cette misère indéfectible et sans issue ? Y- avait-il des gens faits pour cela ? Le temps contribuait-il à se doter d’un fatalisme presque naturel ? Pour ce qui le concernait, rien ne lui permettait d’acquérir la force d’accepter cette réalité mais il s’y résolvait malgré tout presque malgré lui surtout. L’après midi se déroula comme toujours, à marcher à travers les parcs et les ruelles jusqu’au moment où il devait trouver son abri pour la nuit. Peut-être irait-il rejoindre Doc en Gare du Nord, après tout l’homme était intéressant et de bonne compagnie et surtout il semblait sur et cela n’était pas négligeable. En arrivant Gare du Nord, Marc aperçut son nouvel ami. Celui-ci l’accueillit, d’un presque sourire, autant qu’on sache encore traduire ses sentiments lorsqu’on n’est plus appelé à en éprouver. Comme à l’habitude, les passants erraient, indifférents au sort de ces importuns qui squattaient leur espace de vie. Les regards de quelques uns reflétaient l’opinion de tous, du moins c’est ce qu’éprouvait Marc en les observant. Le personnel de la SNCF, quant à lui feignait ne pas se soucier de « ces gens inadaptés à la société » comme ils le répétaient parfois lors de leurs conversations internes. En fait si leur hiérarchie cherchait un moyen de se débarrasser de « ces parasites », les employés, eux, se souciaient de trouver un endroit plus confortable et plus humain. Les délégués du personnel avaient eu beau défendre leur thèse bec et ongle ils s’étaient heurtés à un mur d’incompréhension et d’indifférence sous le prétexte de penser à la sécurité des voyageurs avant tout. Les deux hommes n’échangèrent pas un mot, Doc semblait préoccupé et Marc n’osait interférer dans l’intimité de cet homme duquel il ne connaissait presque rien. D’ailleurs de quoi auraient-ils pu parler : du manque de nourriture ? De leur hébergement sommaire ? Du passé ? Au fond qu’étaient ils l’un et l’autre en dehors de ces rebus de la société selon les dires des passants. En fait Marc se sentait encore plus mal depuis qu’il avait croisé cet autre miséreux. Jusque là il s’était toujours estimé en dehors de ce monde, de ces « hommes de rien ». .Parmi les gens de la rue, il se comptait au nombre de ceux que la vie avait défavorisé, les malheureux, les dépossédés. Lorsqu’il voyait ceux-là, ces gens sales, puants, livrés à la bouteille et aux caniveaux. Rien à voir avec lui, un SDF c'est-à-dire un pauvre démuni. Tout était simple, il y avait ceux qui avaient choisi, vivant là sans dignité et sans respect des lois, des règles ni des gens. Et ceux que l’injustice de la société avait projetés au pavé de la rue. En se plaçant dans cette catégorie, il se voyait plus noble et plus estimable que ceux de la première catégorie. Mais à laquelle de ces deux engeances Doc appartenait-il ? Tous ces préjugés simplistes se trouvaient à présent dépassés. L’image que Doc lui renvoyait n’était autre que sa propre identité, ils appartenaient tous les deux à la même catégorie, les pauvres, les miséreux, les « rebus de la société ». Avec la nuit le bruit devint plus acceptable et Marc parvint à s’endormir, non sans avoir rassemblé tout près de lui son mince bagage, s’assurant que personne ne pouvait lui arracher, du moins sans le réveiller. Cela s’appliquait également à Doc dont il ne connaissait pas les intentions. D’ailleurs l’expérience l’avait incité à toutes ces précautions. Lors de ses premiers mois à la rue, on lui avait soustrait ses chaussures, des photos de sa famille, une montre héritée de son père, un carnet à spirale qui lui tenait lieu de journal, ce qui lui permettait de ne pas sombrer tout à fait. Tous ces objets d’une valeur très relative importaient beaucoup à ses yeux. Lorsqu’on n’a plus rien, quand on se sent dépossédé, y compris de son destin, le peu de choses qu’il nous reste encore de notre traversée revêt une importance capitale, et ceux qui l’avaient ainsi dépossédé de ces petits riens de matériel, lui avaient ôté une partie, de sa vie, de son cœur, de son âme. Souvent, avant de s’endormir il ressortait de sa poche une photo plissée, la seule qui lui restait de son père
Elle a de ces histoires qui traînent Des rêves au parfum d’océan Et des souvenirs qu’elle égraine En son esprit adolescent Du fond de son regard mutin On devine son impatience D’à peine levée au matin Qu’elle navigue en effervescence Ses mots qu’elle lance avec rudesse Voudraient être fleurs affranchies Pourtant c’est mon cœur qu’ils agressent A engendrer quelque gâchis Nous n’avons plus les mêmes mots Souvent ses goûts des miens diffèrent Si nos conflits semblent normaux J’ignore comment la satisfaire Pourtant son cœur reste aussi pur Son sourire, envers moi trop rare Dessine à mon ciel un azur Tant s’épanouit son regard Certes, jamais plus, je le sais Je ne serai son chevalier Son clown, son héros, mais qui sait Ce nœud pourra-t-il se délier S’il est vrai que de nos caresses De nos bisous, nos baisers fous Le temps a déserté la liesse J’aspire encor’ aux instants doux Etre complices, être sauvages Jusqu’à partager quelques rires Nous soutenir, n’être plus sages Embrasser la vie, ne plus fuir Existera-t-il entre nous A nouveau ces moments précieux A se convaincre qu’on se fout Des autres et des règles du jeu Ô mon enfant je t’en conjure Délivre-moi de tant de rides Eclaire mon esprit obscur Remplis tout mon espace vide Apprends-moi à nouveau ces choses Qui font d’un vieil adolescent Un père en sa métamorphose Un type bien, un homme décent. Vincent Gendron Le 4 Mars 2011.
Je suis parti, pourtant je suis là Je vous hante Je suis parmi vous et je chante Tous ces refrains que j’ai semés En guise d’une éternité Je n’étais pas si nul que ça Pauvre poète Écrivant pour fuir ses défaites Moi qui n’ai jamais su construire Moi qui n’ai jamais pu grandir Je sais, je sais que vous vous dites Que je n’ai pas eu de vrai chance Je n’ai pas besoin d’indulgence On a la vie que l’on mérite Quand on ne sait choisir les armes Préférant s’aveugler de larmes Je suis parti tel que j’ai vécu Aussi fébrile Je n’ai jamais été subtil Je vivais comme un solitaire Comme un naufragé volontaire Là où je suis c’est l’inconnu Un meilleur endroit Pour les pauvres types comme moi Ceux qui ignorent l’existence Qui doutent de leur subsistance Ne me pleurez pas mais chantez Amusez-vous vibrez en fête Buvez à toutes mes défaites Songez qu’enfin j’ai pu gagné Ce lieu où je serai moi-même Sans tricher devant ceux que j’aime Je suis parti , pourtant je suis là Je vous hante En vos souvenirs et je chante Ces mots de moi que vous aimiez Vos cœurs m’offrent une éternité. Vincent GENDRON Le 10/03/2011.
C'est un coin de campagne
Parfois baigné de pluie
Caressant la Bretagne
Portant la Normandie
Reposant sur l'Anjou
Se grisant de l'attrait
Des Sarthoises forêts
C'est le sol qui vit naître
Ce Paré de génie
Et des hommes de lettres
De Renard à Jarry
Cet Ubu Roi des fous,
L'aventurier des flots
Aussi, Alain Gerbault
C'est là que mes parents
Me donnèrent le jour
Que je suivis le temps,
Que je connus l'amour
J'y forgeais donc mes goûts
Arpentant mes chimères
Essuyant mes galères
Je rimais de mes gerbes
Aux illusions d'artiste
Dépeignant du brin d'herbe
Jusques aux vastes pistes
N'évitant pas les trous
Me pâmant d'illusions
Habillé de passion
Par un hasard funeste
Je me vis transporté
Sur Paris en son ouest
Afin d'y travailler
En cherchant mes atouts
Dessinant du regard
Cette ville si bizarre
Mais je retournerai
A mon repos dernier
En mon jardin de paix
Avec ou sans denier
Abandonnant les " Loups"
Pour qu'à nouveau me prenne
Ma rustique Mayenne.
Vincent Gendron ( issy les Moulineaux 1995)