D駸ertion d'un Fusil ( prix concours Post駸ie 1995)

25/08/2010 13:50 par vinny53poesie

  • D駸ertion d'un Fusil ( prix concours Post駸ie 1995)

    D駸ertion d'un Fusil ( prix concours Post駸ie 1995)

    25/08/2010 13:50 par vinny53poesie

 

Dans la plaine éclairée

Aux feux des projectiles

Un fusil s'est terré

Rechechant un asile

Comme fuyant l'horreur

Et le bruit des combats

Terrassé par la peur

Et le mal qui s'abat.            

                                                            Il Rejette, il condamne

                                                            Le massacre et le sang

                                                            Et tout ce qui profane

                                                            La paix des innocents

                                                            Il ne peut supporter

                                                            Les faibles arguments

                                                             Par la douleur, ôtés

                                                            Dont il est l'instrument

 

Il a trop fait rugir

Son canon embrasé

Usé de faire surgir

La mort au champ rasé

Il s'épuise aux cartouches

Qui lustraient son métal

Causant à chaque touche

L'horrible issue fatale 

 

                                                             Il ne veut plus servir

                                                             Les démons décadents

                                                             Se plaisant à sévir

                                                             Violents, intolérants,

                                                             Au nom de territoires

                                                             De droits ou de richesses

                                                             De sordides histoires

                                                             Et bien d'autres bassesses

il déserte les cris

La haine et les décombres

La colère, le mépris

Les cadavres en nombres

Il s'enfouit dans les herbes

Oubliant ce qu'il fut

Perdant de sa superbe

N'étant plus à l'affût                                       

 

                                                             Dans la jungle touffue

                                                             Bien loin des projectiles

                                                             Un vieux fusil s'est tu

                                                             A tout jamais stérile .

 

                                                                                                                                                                Vincent Gendron ( Issy les Moulineaaux  1995)

 

 

                                                             

 

           

                                                           

                                                       

Blessures Africaines Partie 3 et Fin

25/08/2010 13:04 par vinny53poesie

Bien que très touchée, la doctoresse lui avait répondu comme il se devait qu’elle n’avait fait que son devoir sans plus. Un lien venait de se créer entre ces deux là. L’homme réalisait qu’il avait mal jugé cette femme de valeur. Celle qu’il avait prise pour une petite bourgeoise bien intentionnée se révélait une héroïne courageuse qui venait de lui sauver la vie. Loin de lui paraître ennemie, elle devenait une alliée précieuse pour négocier avec le gouvernement. L’heure n’était plus à la révolte inutile de poursuivre la prise d’otage qui ne représentait plus rien. L’armée avait repris le dessus renforcée par les unités françaises. Le président souhaitait exécuter tous les «  terroristes » comme il se plaisait à les nommer, mais pour garder la face devant ses alliés, il trouvait opportun de se montrer magnanime à l’égard de ceux qui avaient voulu le renverser. Touera figurait sur la liste des plus recherchés de tous, sa tête était mise à prix et malgré la confiance qu’il vouait au peuple « Mokasso » et bien sur à Anita, il savait qu’il ne s’écoulerait que peu de temps avant qu’on le retrouve. Dans son état la fuite n’était pas envisageable et le mieux pour lui serait de traiter avec le gouvernement en comptant sur la jeune femme pour plaider sa cause. Il n’était pas dans les habitudes de Nasir Touera de se dérober ni de nier sa responsabilité, mais la perspective de reprendre un jour le mouvement lui interdisait de finir sa vie en détention. Après voir été leader, stratège il lui fallait à présent apprendre l’art de la politique et celui de la diplomatie, cette dernière étant loin de compter parmi ses grandes qualités. :

-- Docteur !

-- Tiens vous m’appelez docteur maintenant ? Que voulez-vous

-- Je sais que mon attitude envers vous ne me donne pas le droit de vous demander ça mais…

--Allez-y parlez, si je peux vous rendre service, n’hésitez pas !

-- Pourrez-vous parler pour moi au gouvernement ?

-- Vous savez, je suis loin d’être proche de votre gouvernement …

-- En tant que représentante d’une ONG importante, vous avez de l’influence!

-- Oh je crois qu’on m’a oublié depuis le temps !

-- Non, non, je suis sur que personne ne vous oublie, vous êtes de celles qu’on n’oublie jamais !

-- Merci mais, vous me donnez trop d’importance !

-- En tous cas, moi j’ai confiance en vous !

--Soit, si je peux d’une manière ou d’une autre parler en votre faveur, je le ferais, moi aussi j’ai confiance en vous et je sais que votre comportement a été digne étant données les circonstances !

-- Vous êtes une femme d’honneur, docteur !

-- Appelez-moi Anita, après ce que nous avons partagé, on peut se le permettre!

Puis il se rendormit pour un sommeil plus ordinaire et plus réparateur. Cette requête que venait de lui adresser Touera, rappelait à Anita qu’elle devrait tôt ou tard revenir à la vraie vie. Elle s’était tellement familiarisée avec ce village et sa population et Henri semblait si heureux, qu’elle avait fini par se convaincre qu’elle et lui appartenaient à cette population, comme s’ils y étaient nés. Elle s’en voulait presque d’avoir un peu oublié Ahmed, pensant évidemment qu’on l’avait épargné, connaissant davantage celui qui les avaient pris en otage, elle n’en doutait plus, mais Ahmed représentait à ses yeux plus qu’un employé, même plus qu’un collaborateur précieux, c’était un ami, un proche et la seule idée qui put lui arriver malheur aurait plongé la jeune doctoresse dans un désarroi profond. Pourtant l’existence insouciante et paisible qu’elle menait au cœur de ce village l’avait soustraite à la réalité. Son cœur balançait entre l’idée de retourner au Canada et retrouver sa famille avec la fierté de présenter, son fils chéri, et le désir de s’installer définitivement au sein de ce village qui désormais ne saurait plus se passer d’elle, de ses soins, de son amitié ainsi que de celle d’Henri. Elle restait consciente néanmoins que vivre ici représentait des sacrifices au devant desquels elle ne saurait peut-être pas faire face. Il lui faudrait dépasser son goût pour le shoping, les coquetteries, les parfums et autres cosmétiques et tous ces petits luxes paraissant indispensables aux femmes américaines et européennes. Mais depuis qu’elle déambulait à travers ce continent africain, elle avait appris de ses habitants l’attachement à l’essentiel, la force d’affronter les douleurs du quotidien et la faculté de ne se soucier que du quotidien. Elle comprenait à présent la motivation de ces sourires qu’elle voyait affichés sur les visages en toutes circonstances. Les new yorkaises se pressant dans la course au grand luxe n’auraient jamais pu comprendre comment des gens vivant dans un tel dénuement étaient capables d’afficher une telle joie de vivre alors qu’elles arboraient une mine angoissée au moindre aléa. Anita en revanche savourait depuis un an le bonheur des petites choses inestimables, bien plus encore depuis que les « Mokasso » l’avaient accueilli avec tant d’amitié en lui apprenant leur mode de vie. Et surtout la satisfaction d’une journée écoulée. Par ailleurs elle songeait toujours à Saïd, son cœur cherchait à le connaître et son corps le désirait. Elle finissait par s’expliquer les brûlures de sa chair, c’était bien cet homme là qui les avait rendu incandescentes.

Il lui semblait indispensable maintenant d’aller jusqu’au bout de ses désirs en les réalisant.

Il était à peine cinq heures ce matin là lorsqu’Anita et Henri furent réveillés par un vacarme incessant de camions qui se succédaient. Des militaires en descendaient les uns après les autres avec une régularité impressionnante. L’homme qui dirigeait la compagnie ordonnait qu’on fouillât une à une les cases quitte à les incendier. Anita comprit aussitôt qu’on recherchait Touera, il ne faudrait pas longtemps avant de le retrouver chez elle. Sans perdre de temps, aidée par son fils elle saisit le blessé en glissant la tête sous le bras de Touera de manière à ce qu’il pût s’appuyer sur son épaule, Henri fit de même de l’autre côté, il ne leur restait plus qu’à sortir sans se laisser découvrir, ce qui ne paraissait pas aisé. Par une chance invraisemblable les hommes regardaient tous dans le sens opposé, Anita en profita pour amener son blessé vers le bas du village de façon à gagner la rivière aussi rapidement que possible. Après quelques minutes à petits pas accélérés ils parvinrent à sortir du village sans qu’on s’en fût aperçu. A ce stade ils pouvaient ralentir un peu la marche, Nasir les aidait comme il le pouvait, s’obstinant à poser les deux pieds l’un après l’autre au mépris des douleurs que lui arrachaient chacun de ses efforts. Il leur sembla que personne ne les avait suivi, ils poursuivirent leur parcours épris d’angoisse et brisés de fatigue. Il n’existait pas de sentier de ce côté du village et il leur fallait enjamber divers obstacles allant de simples touffes aux monticules en passant par des haies peu épaisses et de faible taille mais suffisamment encombrantes pour les contraindre à lever les pieds. Il s’écoula une demi-heure pendant laquelle les trois fuyards ne s’étaient même pas arrêtés une seule minute tant la volonté d’échapper au danger les avait tenu. A bout de force, Anita décida de stopper la marche, offrant à tous un répit largement mérité. L’éloignement permettait de ne plus percevoir les cris du capitaine qui commandait le détachement. Le silence apaisant donnait un réconfort et l’espérance de parvenir à atteindre leur but. Soudain, cinq minutes après avoir repris la marche, ils finirent par entendre le chant de la rivière qui ne ruisselait qu’en un filet à cette période de l’année. Cette musique harmonieuse leur flanqua un coup de fouet qui accélérait leurs pas jusqu’à ce point d’eau qui pouvait à la fois étancher leur soif et assainir leur corps encrassés de sueur. Après s’être humecté entièrement, ils se laissèrent tomber sur la berge et s’endormirent tous les trois sans tarder. Deux heures après quand Anita sortit de sa léthargie, Touera était assis à côté d’elle, il semblait presque rétabli, la force de la nature qui le constituait prenait le dessus sur la faiblesse de ses douleurs. Henri dormait encore, épuisé par tous les tumultes qu’il venait de subir. En voyant son patient conscient et conciliant, elle ne put s’empêcher de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres:!

-- Maintenant que nous sommes là, à l’abri pouvez-vous me dire ce que vous avez fait d’Ahmed, mon chauffeur ?

-- Ah! Personne ne vous l’a dit ?

-- Quoi ? Que s’est-il passé ?

-- Quand on l’a emmené, alors que mon homme le tenait au respect, il a tenté de s’échapper …

-- Et alors ?

-- Il…il a été obligé de lui tirer dessus…

--Qui il ?

-- Disons qu’ils se sont battu et le coup est parti…

--Ahmed est blessé ? Où le détenez-vous ?

-- Non ! Il est mort !

-- Vous l’avez tué ?

-- Pas moi, mais je vous l’ai dit ce n’était pas prévu, ça n’aurait jamais du arriver

-- Je peux savoir où est son corps !

-- Mon homme l’aura certainement enterré sur place !

-- Vous n’êtes qu’un sauvage, j’aurais du vous livrer à l’armée !

-- Mais vous ne l’avez pas fait, vous avez risqué votre vie pour moi, pourquoi ?

-- J’ai horreur de l’injustice, de la violence et je sais que ces hommes ne vous auraient fait aucun cadeau !

-- Contrairement à ce que vous pensez, moi aussi j’ai horreur de l’injustice, je ne suis pas un monstre et je suis sincèrement désolé pour votre chauffeur !

-- C’était bien plus qu’un chauffeur, c’était un collaborateur, un ami, un confident, pratiquement un frère pour moi !

-- Vous ne ressemblez pas aux autres !

-- Les autres quelles autres ?

-- Les autres femmes blanches de chez vous, médecins ou bureaucrates…

-- Qu’Est-ce que vous pouvez savoir des femmes américaines ou européennes ? De toutes façons vous vous en foutez puisque vous les avez toutes jugées et cataloguées définitivement ! Pour vous elles sont toutes idiotes ou superficielles, cupides, méprisantes et surtout elles se permettent de temps en temps de faire la charité pour se donner bonne conscience, c’est bien ça , non ?

-- Vous êtes dure ! Vous devez me trouvez ridicule !

-- Pas ridicule, pathétique, pire, pitoyable, je vous plains !

-- Je ne suis pas un mauvais homme, d’ailleurs je n’ai tué que deux hommes dans ma vie, en état de légitime défense et croyez que je le regrette !

-- Vous avez tué Ahmed !

-- Je vous dis que ce n’est pas moi !

-- C’est tout comme, si vous ne l’aviez pas enlevé, il n’aurait pas tenté de s’échapper, vous êtes responsable de sa mort !

-- Je suppose que vous avez raison !

-- Maintenant que vous êtes pratiquement sur pieds, vous allez vous démerder sans moi, je vous laisse, j’ai un fils sur qui je dois veiller, je lui ai déjà fait courir trop de risques ! Alors adieu monsieur, et bon vent, que je n’entende plus jamais parlé de vous !

-- Merci, madame, et que Dieu vous garde !

-- Ah oui Dieu, et bien si vous y croyez priez le donc pour vous, ça vous sera utile !

Sans autre commentaire elle prit la main de Henri et ils retournèrent vers le village espérant que l’armée l’avait déserté. Lorsqu’ils arrivèrent, le spectacle de l’horreur était à son comble. La plupart des cases étaient carbonisées, une odeur inondait l’atmosphère, des corps ensanglantés gisaient à même la terre, des femmes pleuraient sur leurs enfants étendus auprès d’elles. Les adolescents du village s’acharnaient sur les soldats qu’ils avaient extraits de l’un des camions, bien que ceux-ci n’eussent point participé au massacre, ils en faisaient les frais. Anita déambulait au hasard de ces tas de chair qui trainaient là. Ces corps déchiquetés, démembrés pour certains étaient des amis, des proches, sa nouvelle famille. En s’aventurant davantage, elle découvrit la dépouille de Douama, son amie, sa sœur de cœur. La pauvre femme avait du être questionnée et torturée, sans doute avait-elle voulu protéger son amie en se taisant, elle s’était sacrifiée. Non loin de là, un garçon, sanglotait, la rage au cœur, c’était N’D’aye qui souffrait en mâchouillant sa douleur. En s’approchant de lui , le garçon lui montra le poing, son regard était d’une dureté terrifiante. Il s’écarta d’un pas, elle comprit qu’il lui en voulait :

-- N’D’aye, je suis désolé , je suis tellement désolé, c’est…

-- Tais toi ! C’est ta faute ! C’est ta faute !…. ( répétait-il sans cesse comme s’il n’avait su prononcer que ces mots dans une langue qui n’était pas la sienne)

Anita restait impuissante, oui c’était sa faute, il aurait suffi de rester là et de laisser l’armée s’emparer du rebelle, ensuite on les aurait laissé en paix elle, Henri et le village. Au lieu de cela elle avait voulu jouer les héroïnes en sauvant la vie d’un homme qui était responsable de la mort de son ami Ahmed. Elle contemplait ce garçon rempli de haire et de colère, qui la méprisait pour tenter d’atténuer sa douleur. Elle aurait voulu aider tous ces gens qui l’entouraient, mais tous la rejetaient. Nul n’avait besoin de ses soins, c’était plutôt le réconfort et la consolation qui leur étaient nécessaire, mais surtout pas de la sienne, ils la chassait. Sans le vouloir elle avait failli à leur hospitalité, elle devait partir le plus loin possible. Bien sur elle savait que cette haine n’était due qu’à la souffrance qu’ils éprouvaient , ils se servaient d’elle comme d’un souffre douleur, mais elle n’ignorait pas sa part de responsabilité ou du moins son irresponsabilité dans l’action qu’elle avait entreprise et qui avait occasionné cette horreur. Le cœur étreint par la peine causée et le mal qu’elle en subissait, elle appela Henri et tous les deux s’acheminèrent vers le sentier incertain qui les conduirait ailleurs.

Tout au long de cette piste qui semblait mener nulle part, Anita restait hanté par les images du charnier dont elle se sentait responsable. Elle revoyait ces visages qu’elle connaissait si bien, elle revoyait la douceur et la gentillesse de Douama et son corps gisant dans une mare de sang. Elle revoyait aussi le regard de N’D’aye qu’elle n’oublierait plus jamais, qui lui reprochait cette horreur. Comme il avait raison, elle avait sacrifié ses amis pour sauver un rebelle, un bandit, un criminel. Quelle amie était elle pour commettre un tel sacrilège, quel exemple représentait elle pour cet enfant dont elle serrait la main comme pour ne pas perdre le seul être qui voulait encore d’elle. Pourquoi était-elle venue dans ce pays si ce n’était pour soigner, pour sauver des vies, pour aider ces pauvres gens victimes des injustices, du mépris des peuples que l’on dit « civilisés ». Pourquoi avait-elle choisi d’être médecin si cela devait la transformer en traîtresse immonde. Ah, elle ne valait pas mieux que ses camarades de faculté qui se souciaient de la manière dont-ils gèreraient leur avancement de carrière et des fortunes qu’ils se feraient en s’orientant vers telle ou telle spécialité. Elle était même pire, pour sauver un homme elle avait sacrifié un village entier, quelle misérable personne pouvait-elle être ! Ah ils étaient « beaux » Nasir et tous ceux qui comme lui pensaient que la violence pouvait tout résoudre, oui même Saïd était de ceux là, ils pouvaient tous aller crever en enfer, c’en était fini , jamais plus elle ne lèverait le petit doigt pour ces crapules. Fini aussi ce désir qu’elle éprouvait pour ce dernier, son beau visage de star, sa musculature parfaite, ses yeux profonds de tendre séducteur et sa prestance héroïque aux fières allures de « bad boy » dont raffolent les midinettes. En fait plus elle y songeait et plus elle se sentait attirée par lui, elle se sentait aussi midinette que celles qui se jettent sur la presse people pour admirer les regards et les corps bien charpentés de leurs idoles. Décidément elle était indigne de ce pays, de sa fonction de médecin, de son rôle de mère, indigne de tout et surtout de ceux qui avaient cru en elle et qu’elle avait honteusement trahis. Tandis qu’elle parcourait ces horribles souvenirs, Henri se taisait, il se contentait de suivre ses pas. Loin d’être insensible à ce qu’il venait de voir, son expérience déjà trop élimée, lui avait apporté une certaine faculté de recul par rapport aux horreurs. Il se parait d’une cuirasse pour ne plus vomir son dégoût ni pleurer sur la misère de ces larmes qui finissaient par lui tarir le cœur. Doté d’un fatalisme emprunt de sagesse, il pensait que sa mère avait agi comme il le fallait puisqu’elle avait obéi à sa conscience et qu’il n’était permis à quiconque de la rendre responsable. Il n’ignorait rien de ce qu’elle ressentait comme si leurs pensées savaient se connecter tant ils étaient proches. La piste était déserte et rien sur leur passage ne présageait le moindre aboutissement à ce parcours sans fin. De mémoire Anita se souvenait qu’il existait un village à une trentaine de kilomètres de là, elle ignorait s’il existait encore, il n’était pas rare que des villages eussent disparu victimes de sécheresse ou de vandalisme ou de pillage ou balayés par la mousson, contraignant leurs habitants à élire domicile dans les villes. S’ils avaient de la chance celui-ci aurait échappé aux divers avatars de la nature. Anita regardait son fils avec émerveillement, elle admirait ce petit bout d’homme qui ne se plaignait jamais quoiqu’on lui eut fait supporter. Ses pas s’enchainaient avec une uniformité ne laissant jamais transparaître un signe de fatigue ou un agacement ni la moindre hostilité à l’égard de tous ces changements brutaux auquel il devait faire face. Au cours de ce long cheminement qu’ils effectuaient ensemble, main dans la main, accrochée de confiance et d’amour, elle le sentait en son être tel qu’en un cordon ombilical indestructible, comme si elle l’avait porté pendant une véritable nidation. Elle réalisait alors la force de ces femmes qui vouent un amour profond pour les enfants qu’elles ont adoptés , aussi éprises et féroces pour défendre ces êtres qui ne proviennent pas de leur chair mais dont la souffrance leur déchire tout autant le cœur. Elle appartenait désormais à cette « Race » de femmes là, elle savait que rien ni personne ne pourrait l’en soustraire.

La nuit allait bientôt tomber quand un camion de fit entendre. Anita se plaça au bord de la piste afin de se rendre visible, en la voyant elle et ce gamin épuisé qui l’accompagnait, il s’arrêta immédiatement. L’homme la reconnut aussitôt, il avait été blessé au cours d’une risque dans un bar d’Abidjan. C’était pour lui l’occasion de rembourser une dette qui lui tenait à cœur :

-- Sans vous, lui dit-il j’étais foutu, ce balaise m’avait démoli, ça m’apprendra à me saouler avec des mecs plus costauds que moi.

-- Le mieux serait encore de ne pas chercher la bagarre !

-- oh que voulez-vous c’est plus fort que moi quand je suis bourré je suis un emmerdeur !

-- alors calmez-vous sur la bouteille, ça ne vous fera pas de mal !

-- Vous avez surement raison ! Sacré docteur vous alors !

-- Oh j’essaie de faire mon boulot c’est tout !

-- Qu’est-ce qui vous amène sur cette route à la tombée de la nuit, avec un petit bonhomme complètement flingué !

-- Ah ça c’est une longue histoire ! Pour faire court je dirais qu’il s’est produit un drame épouvantable dans le village où j’étais ! Et…j’ai du en partir précipitamment…enfin on m’a chassé !

-- Quoi ? Vous on vous a chassé du village ne peux pas croire ça ! Vous êtes une sainte !

-- Oh que non ! Ils ont eu raison, j’ai mis leur vie en danger, c’est impardonnable !

-- Qu’est-ce que vous avez donc fait ?

-- J’ai préféré épargner un rebelle en le cachant, l’armée s’est vengée sur la population !

-- Ce n’est pas vrai , répliqua Henri, elle a voulu sauver un homme ce n’est pas sa faute si les méchants soldats ont tué les gens, maman fait toujours ce qu’il faut, elle sauve des vies !

-- Ecoutez-le ce petit , je crois bien qu’il a raison , renchérit l’homme, vous savez toujours faire ce qu’il faut, vous êtes juste!

-- Je dois tout à ces gens, ils m’ont accueillie hébergée nourrie et je les ai laissé tomber, je suis indigne !

-- Vous déconnez docteur, vous n’êtes pas responsable de la cruauté de ce pays !

-- Vous êtes bien bon …

-- Hyacinthe !

-- Vous êtes trop bon avec moi Hyacinthe !

-- Vous êtes quelqu’un de bien !

-- Alors pourquoi m’ont-ils rendu responsable ?

-- Bah! Quand on souffre on a besoin de trouver un bouc émissaire à qui faire payer l’addition! Ils sont injustes mais il faut pas leur en vouloir !

-- Oh mais je ne leur en veux pas, c’est plutôt à moi !

-- Oh ça s’arrangera, vous verrez !

-- Alors je vous emmène où , docteur ?

-- Si vous passez à Kwamassa ça m’arrangerait mais si vous me rapprochez un peu ça ira, et appelez moi Anita, je ne suis plus votre médecin !

-- Bon pas de problème, je vais à Kwamassa !

-- C’est vrai ? Ne faites pas le détour exprès pour moi !

-- Ah vous alors !

-- Vous êtes un homme généreux, Hyacinthe, je vous remercie !

Puis il se tut, Henri commençait déjà à s’endormir et Anita ne tarda pas à faire de même malgré les chaos provoqués par les écueils parsemés tout au long de la piste.

Le jour s’ouvrait sur Kwamassa, un soleil déjà trop lourd éclairait les demeures colorées et l’église blanche du village. Anita et Henri s’éveillèrent en même temps, en souriant à Hyacinthe elle se soucia de l’était de son fils afin d’être sur que son sommeil n’eût pas été perturbé. Le chauffeur les déposa devant le dispensaire. En les apercevant Sylla qui faisait office de gardien de nuit n’en revenait pas:

-- Oh Docteur, vous enfin, on vous a cru morts vous et le petit.

-- Oh mais j’ai bien failli, moi aussi je suis bien heureuse de te revoir. Alors comment ça se passe ici, tout va bien ?

-- On se débrouille mais on manque de médicaments, ceux que vous deviez nous apporté ne sont jamais arrivés.

-- je sais, Ahmed a été tué, et tous les médicaments ont servi aux rebelles.

-- Ahmed est mort ? Oh mon Dieu !

-- Oui Sylla, il nous a protégé jusqu’au bout Henri et moi, il s’est conduit comme un héros !

-- Heureusement que vous êtes sorti sains et saufs tous les deux ! Que ferait-on sans vous !

--- Oh je sais que vous vous en sortiriez très bien tous, la preuve d’après ce que je vois vous avez fait un boulot super !

-- Ne croyez pas ça Docteur, on a eu plusieurs morts !

-- Mais pense à tous ceux que vous avez sauvé Sylla, il faut toujours penser à ceux qui survivent, sinon on ne peut plus continuer !

-- Je le sais, c’est toujours ce que vous dites mais quand je vois tous ces enfants, je ne pense plus qu’à eux !

-- Tu as un grand cœur et tu as raison de penser aux enfants qui sont morts dans la souffrance de ces maladies horribles, moi aussi j’en souffre mais j’ai du apprendre à me tourner vers ceux qu’on pouvait sauver, sinon je serai parti depuis longtemps, crois moi !

-- Vous êtes un grand médecin docteur !

-- Ah! Si seulement ! Par contre toi tu es un excellent infirmier, proche de tous, tu es toujours là quand ils ont besoin de toi et ça ne t’empêche pas de me seconder avec patience et gentillesse. Je ne te le dis pas assez Sylla, mais tu es précieux, sans toi , sans Mathilde, sans Gisèle et Toufik , je n’aurais jamais pu tenir ce dispensaire, et vous l’avez fait tourner sans moi , comme quoi vous êtes vraiment les meilleurs !

-- Vous êtes trop bonne Docteur !

-- Arrête je ne suis pas le bon Dieu, et puis je t’ai déjà dit de me tutoyer et de m’appeler Anita !

-- Oh mais ça je ne peux pas, vous êtes le docteur !

-- A les rebelles ont bien raison, c’est dur de se débarrasser des séquelles de la colonisation !

-- Ce n’est pas parce que vous êtes blanche, mais vous êtes le docteur, je vous dois le respect !

-- Je ne suis qu’un docteur, un tout petit médecin de brousse et ça ne fait pas de moi quelqu’un de plus important que toi, tu comptes autant que moi !

-- Si je pars on pourra toujours me remplacer mais vous, personne ne pourra vous remplacer!

-- Je sais que personne ne se bouscule pour prendre la place mais il restera toujours des gens pour se soucier de ce pays et des drames que les gens vivent ici ! Et puis un jour viendra où le peuple africain saura se prendre seul en charge, vous n’aurez plus besoin de nous!

-- Je crois que le jour où ça arrivera j’aurais quitté ce monde depuis bien longtemps

-- Tu fais si peu confiance en ton peuple ?

-- Non, c’est le monde qui ne lui fait pas confiance et le peuple africain finit par croire lui-même qu’il est incapable !

-- J’ai peur que tu dises vrai Sylla, ça arrange tout le monde de vous rendre dépendants, les multinationales s’enrichissent et les gouvernements les suivent. L’Afrique sert de tremplin au surdéveloppement économique des pays riches et l’appauvrir ne peut qu’accentuer ce phénomène , alors on fait la charité comme on distribue des cacahuètes au singes ça fait illusion et ça donne bonne conscience mais ça ne change rien, au mieux ça stagne

-- Que vous est-il arrivé Docteur, vous avez perdu la foi ?

-- En Dieu non, en l’homme oui un peu, il ne faut pas céder Sylla, toi et les autres sachez tenir tête à ceux qui vous avilissent et vous assujettissent, montrez que vous êtes importants et dignes ! Soyez forts, soyez justes mais soyez à la hauteur de tous ceux qui veulent vous amoindrir !

-- Holà ! Que vous arrive-t-il donc ?

-- Excuse moi, je déraille un peu mais c’est que j’ai beaucoup appris pendant ces quelques semaines, j’ai réalisé pas mal de choses dont je n’avais pas pris conscience jusque là !

-- Et qui vous a donc appris ces choses ?

-- Me croirez-vous si je vous dit que c’est l’un des chef de la rébellion !

-- Quoi ? Vous avez discuté avec ces gens là, mais ils sont très dangereux , ce sont des assassins !

-- Mais non , sinon je ne serais plus là pour t’en parler ! En fait les assassins ne sont pas ceux qu’on croit !

-- Vous avez du en voir des horreurs vous et le petit ?

-- Tu n’imagines pas Sylla, un massacre !

-- Mon Dieu ! Quelle horreur !

-- Mais parlons d’autre chose, tu as passé la nuit là ?

-- Oui il fallait bien !

-- Bon alors va te reposer un peu , tu en as bien besoin !

-- Mais je dois rester là en attendant que les autres arrivent

-- Ben et moi , je sers à quoi alors ?

-- Mais vous vous êtes ….

-- le Docteur je sais, ça ne veut pas dire que je ne suis pas capable de surveiller, d’ailleurs je vais en profiter pour faire la tournée, ça va me faire du bien et puis sinon je suis capable de me débrouiller, tu ne crois pas ?

-- Si , si ! Bon ben si vous n’avez pas besoin de moi, j’y vais !

-- Et surtout ne reviens pas avant la fin de l’après midi, sinon je te renvoie à coups de pieds au cul !

-- Bon, d’accord !

 

Le pauvre aide soignant repartit contraint par le ton employé. Il était rare qu’Anita exerçât de manière aussi impérative son autorité. Elle se plaisait de coutume à instaurer une ambiance amicale où chacun savait le rôle qu’il avait à jouer de façon à utiliser au mieux en utilisant les capacités de chaque soignant. Elle les avait formé elle-même alors qu’aucun d’entre eux ne possédait le moindre diplôme, mais leur soif d’apprendre et leur aptitude à exercer avaient fait d’eux des spécialistes en leur domaine. Anita savait reconnaître les talents et dans ce pays démuni du point de vue médical elle avait du s’organiser comme c’était souvent l’habitude dans les ONG. N’importe quel médecin diplômé de faculté française, américaine, canadienne ou d’ailleurs aurait été choqué de constater qu’on pouvait donner de telles responsabilités à des individus dénués d’une quelconque formation à la base, mais se serait vite rendu compte que leur travail s’avérait efficace en la circonstance. Moins d’une heure après son service commencé les autres arrivèrent avec le même enthousiasme que celui de Sylla. Ils avaient craint le pire, les potins allaient bon train dans la région et d’aucun avaient murmuré que la jeune doctoresse américaine avait été massacrée par les rebelles. D’autres prétendaient qu’elle était retournée dans son pays, épuisée par sa charge de travail. Il en était même pour dire qu’elle s’était mariée à un riche colon et qu’elle s’apprêtait à jouer les bourgeoises égoïstes. Manifestement ces derniers ne connaissaient pas Anita qui s’amusait de ces rumeurs maladroites qui dans le fond, ne prêtaient pas à conséquence. Sa plus grande préoccupation en dehors de ses patients était le bien être de son fils. Les dures épreuves qu’elle venait de subir lui permettaient de réaliser qu’elle ne l’avait pas suffisamment protégé. Elle se sentait résolu à ne plus commettre les mêmes erreurs en veillant ainsi coûte que coûte sur son quotidien. « Tant pis, se disait-elle si je le couve trop ! »  « Tant pis si je l’assomme avec des questions inquisitrices, je ne veux plus lui faire prendre le moindre risque ! »

Certes, quand on connait le soucis légitime d’une mère on imagine aisément les conséquences d’une telle décision. Elle-même était consciente de l’enfer qu’elle pourrait ainsi faire vivre à Henri mais, le mal s’avérait nécessaire à la survie de l’enfant là où chaque jour représentait un danger, là où les amis d’hier pouvaient devenir les ennemis de demain.

 

La blessure de Layane qu’elle était entrain de soigner était au comble de l’infection. Elle manquait terriblement de pansements. Les flacons d’alcool devenaient rares et il ne restait que quelques boites d’antiseptiques. C’est alors que la providence qui se penchait sans cesse sur ses tracas, intervint encore de manière prodigieuse. Une Jeep s’arrêta brutalement devant le dispensaire, un homme en descendit les bras chargés d’un carton rempli de pansements, de flacons d’alcool, de médicaments analgésiques, antiseptiques, des aspirines et des antidiurétiques. L’homme les posa sur la table d’examen en s’exclamant:

-- Tenez docteur, ça provient de l’un des villages détruits, j’ai pensé que vous en auriez besoin!

En entendant cette voix Anita reconnut en levant les yeux le visage de Saïd. L’homme avait échappé aux arrestations impitoyables de l’armée et s’était précipité sur tous les stocks récupérés çà et là afin d’en faire profiter la doctoresse. Il semblait évident que cela ne constituait pas l’essentiel de sa démarche. Il s’était emparé de ce prétexte pour la revoir.

Peu de temps après le départ d’Anita et de Henri, Saïd s’était rendu au village « Mokasso », en constatant l’horreur il s’était renseigné auprès des habitants qui lui avaient fait part de leur ressentiment à l’égard de jeune femme. Saïd eut alors vite compris dans quel état d’esprit devait se trouver celle qu’il commençait à apprécier plus qu’il ne l’imaginait, se faisant un devoir de la soutenir, il ramassa tous les médicaments qu’il trouva et, se doutant des défaillances du dispensaire, se chargea de les lui apporter. Il la rassura immédiatement en lui confiant qu’une unité médicale s’était rendu sur place afin d’évacuer les survivants pour les déplacer dans un autre village. Avant même qu’elle n’osât lui parler de son renvoi, il la consola en lui rappelant qu’ils avaient été injustes envers elle, mais que cela ne durerait pas. Anita se sentait en confiance avec cet homme si gentil et si rassurant. Elle ressentit à nouveau cette sorte de fièvre qui s’emparait d’elle et transparaissait jusque sur ses joues. Ce désir inouï l’immobilisait soudainement au point qu’elle ne pouvait plus faire un pas. Cette curieuse sensation lui procurait à la fois un bien être et une gêne terrible. Elle avait envie qui l’a prît dans ses bras en l’embrassant fougueusement, sur les lèvres et dans le cou en l’effeuillant presque sauvagement. Mais il restait sage, intimidé, comme ébloui par ce regard d’océan qui cherchait à saisir le sien. La pauvre femme ne savait plus que faire pour l’attraper, lui sauter au cou pourrait paraître inconvenant. Elle n’avait pas l’habitude de ce genre de chose, elle pensait qu’il la prendrait pour une de ces femmes occidentales qui recherchent les aventures exotiques pour mettre du piment dans leur vie. Elle était de ces femmes d’un seul amour, d’une seule relation, fortes de ne désirer que celui qu’elles veulent épouser. Mais le désir se voulait plus intense, n’y tenant plus elle laissa tomber le stylo qu’elle tenait, en galant homme il se baissa pour le relever. Profitant de pouvoir atteindre sa nuque, elle l’enlaça et le couvrit de baisers sur les lèvres, les joues, le cou en s’accrochant des deux mains. Il fut surprit, un moment on aurait dit qu’il refusait cette étreinte, elle se sentit honteuse. Puis il la prit par les hanches et la souleva jusqu’à sa bouche pour la dévorer des lèvres et de la langue. Ce fut une étreinte fascinante pour l’un et l’autre. Elle ne se rassasiait pas de ses « gourmandises » goûteuses à souhait dont elle avait rêvé pendant des jours et dont elle avait été privée depuis la mort de Edwin. Elle en oubliait les patients qui nécessitaient sa présence, de même qu’elle oubliait la présence du personnel qui semblait se réjouir de ces effusions spontanées. Lorsqu’elle descendit de se tendre perchoir, elle lui prit la main et l’emmena vers la chambre de garde. Elle se rua sur lui en lui ôtant un à un ses vêtements. Saïd n’était pas un « Casanova » il ne savait pas s’il était le jouet d’un caprice ou celui d’une réelle passion.

-- Tu es sure que c’Est-ce que tu veux ? questionna-t-il presque ingénument.

-- J’en rêve depuis longtemps Saïd, tu hantes mes pensées depuis le premier jour!

-- Ah bon ! Pour moi aussi, c’est pareil !

-- Alors viens, au lieu de palabrer !

Ils se prirent l’un l’autre sans que l’un ou l’autre ne dominât la situation, ils se conjuguaient, ils communiaient sans savoir ce qu’il en résulterait après leurs assauts. Peu leur importait, ils jouissaient de l’instant ils avaient tout le temps de s’inquiéter de leur avenir commun ou séparé.

 

FIN ( Blessures Africaines) Août 2010.

Blessures Africaines Partie 2

25/08/2010 13:03 par vinny53poesie

Le groupe émettait de plus en plus de bruit, tout le monde à présent devait être levé, il paraissait évident que l’action se voulait immédiate. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’Omar vienne l’extirper de sa cabane. Il la prit de force par le bras et l’emmena précipitamment dans la chambre qui tenait lieu de bureau à Touera. Celui-ci l’accueillit de manière brutale.

-- Vous ne m’avez pas dit que vous aviez soigné le fils du président

-- Pourquoi vous l’aurais-je dit ? Je n’ai pas de compte à vous rendre, de plus cela relève du secret médical !

-- Alors vous soignez les tyrans et vous prétendez être de notre côté.

-- Je n’ai jamais prétendu être de vôtre côté, par contre je vous rappelle qu’il est de mon devoir de venir au secours de ceux qui nécessitent mes soins, sans me soucier de leur origine ni du camp auxquels ils appartiennent. Cela constitue l’une des principales règles du serment d’Hippocrate, mais vous ignorez surement de quoi je parle.

-- Cessez de me prendre de haut, je sais parfaitement ce qu’est le serment d’Hippocrate. Mais vous deviez me le signaler.

--Ah ! Et qui êtes vous pour prétendre exiger ce genre de chose ?

-- Je suis votre chef, vous devez tout me dire!

-- Vous ne m’êtes rien que mon ravisseur et je ne vous dois rien! Mais je suppose que vous ne m’avez pas fait venir de manière aussi sauvage pour me reprocher le choix de mes patients !

-- Il se prépare quelque chose et mes services de renseignements m’ont révélé que vous fournissiez des documents à l’ennemi !

--quoi ? Quel ennemi ? De quoi parlez-vous ?

-- ne me prenez pas pour un idiot je vous prie !

-- Désolé mais j’aimerais comprendre. En ce qui me concerne je ne suis l’ennemi de personne, ce conflit ne me regarde pas et je ne révèle ni ne donne de document à qui que ce soit! C’est clair ?

-- Je suis très bien renseigné sachez-le ! Et je sais de source sure . que vous avez communiqué un document au fils du président!

-- Alors vos sources ne sont pas aussi fiables que vous le croyez, je n’ai vu le fils du président qu’une seule fois et il était dans un piteux état. Je l’ai soigné du mieux que je pouvais, ensuite les infirmiers se sont occupés de lui et on l’a transporté par hélicoptère dans une clinique d’Abidjan. Je n’ai plus eu de nouvelles depuis hormis celles que j’ai lu dans la presse.

-- Je connais mes sources et j’ai plus confiance en eux qu’en une petite bourgeoise américaine qui cherche à se donner le frisson en venant soigner les petits noirs d’Afrique !

-- Pensez ce que vous voulez de moi, mais je ne vous autorise pas à douter de la conviction de mon engagement. Certes, je reconnais que ma démarche peut parfois être égoïste puisque c’est la seule manière que j’ai trouvé pour me faire oublier ma souffrance et essayer de me trouver personnellement, mais lorsque je me consacre à un patient , je n’ai d’autre souci en tête que de le voir guérir ou à défaut améliorer ses conditions de santé.

-- Je sais que vous êtes un bon médecin, mais avouez que votre petite vie de bourgeoise New Yorkaise vous ennuyait un peu et que vous êtres venue ici chercher le frisson.

-- vous me prenez pour qui, d’ailleurs je n’étais pas à New York quand je suis venu ici mais à Johannesburg

-- oh c’est pareil , pour les blancs l’Afrique du sud c’est une autre colonie de blancs!

-- Pff ! Je vous plains , vous êtes aveuglé par la haine, vous voyez des racistes partout sans vous rendre compte que vous êtes le pire des racistes vous-même. En fait vous ne cherchez pas la justice mais juste quelques prétexte pour justifier votre soif de violence et de sang. Vous tuez vos frères africains pour prétendre que c’est la faute des européens et des américains si vous en êtes arrivé là. Vous massacreriez votre propre famille si ça pouvait servir votre haine en prétendant qu’ils ont été massacré par les blancs ou leurs serviteurs. Vous vous livrez à une bataille qui date du début du siècle, je veux parler du précédent le vingtième. Vous avez la même rage, la même colère que ceux qui se battaient contre l’apartheid, ou les manifestants des années soixante en Amérique, sauf que leurs causes à eux étaient justifiées.

-- Qu’Est-ce vous êtes vous, pour prétendre tout savoir de mes raisons et le bien fondé de mon combat ? La petite américaine ou canadienne peu importe, c’est le même continent, un continent ou les blancs règnent en maître depuis qu’ils on décimer les indiens , et réduit les noirs à l’esclavage. Un continent où seuls ceux qui ont le teint vraiment blanc on le droit de prétendre à la justice. Votre nouvelle cible étant présentement les musulmans d’où qu’ils viennent puisque vous prétendez qu’ils sont tous des terroristes.

-- Arrêtez ! Vous ne savez pas de quoi vous parlez . Et ne me mettez pas dans le même panier qu’une poignée de conservateurs extrêmes et paranos qui voient l’Amérique en danger chaque fois qu’ils croisent un musulman. ! De plus je me contente de vivre aux Etats Unis en gardant ma citoyenneté canadienne, personne me m’oblige à épouser toutes les convictions américaines. Et je compte beaucoup d’amis américains qui sont loin de partager ces opinions là. Vous vous contentez de suivre ce que prétendent certains journaux anti américains qui veulent déstabiliser le pays.

-- Ah ! Parce que ce sont vous les victimes maintenant !

-- Je n’ai pas dit cela ! Les seuls victimes dans tout cela , sont celles qui subissent les violences d’intolérants tels que vous et il y en a partout dans le monde. Et puis je ne suis pas là pour discuter de géopolitique avec vous, je n’ai rien à voir dans tout ça , mais ce n’est que ma parole et je sais qu’elle ne compte pas à vos yeux mais je n’ai que ça, vous devrez vous en contenter. Maintenant libérez nous mon fils et moi ou ramenez moi dans ma prison, je ne supporte plus d’entendre vos arguments à la con.

-- Au moins vous avez du tempérament vous ! J’aime ça !

-- Alors vous me libérez ou quoi !

-- J’ai encore besoin de vous, mais je vais être obligé de vous déplacer !

-- Avec mon fils ?

-- Non ! Si je vous sépare vous serez plus coopérative !

-- Hors de question je ne bouge pas d’ici sans Henri !

-- Vous ferez ce que je vous dis ! C’est moi qui donne les ordres ici Ça doit vous changer d’obéir !

-- Je peux au moins le voir avant de partir ?

-- allez-y je vous accorde cinq minutes !

Anita trouva Henri dans la pièce où elle l’avait vu quelques jours auparavant. Il semblait juste un peu plus las et plus maigre. Quand il la vit, il se blottit tendrement contre elle, des larmes pénétraient le tissus du teeshirt de la jeune maman, elle ne put retenir les siennes. Elle le serrait comme si elle craignait ne plus le revoir. Pour la première fois depuis sa captivité, elle redoutait le pire. Elle avait soudain la sensation que l’issue ne pouvait que lui être fatale, pour montrer sa détermination Touera devrait l’utiliser pour l’exemple en la sacrifiant. Elle en était à présent persuadée , le ton qu’il avait employé ne faisait que renforcer sa conviction, elle ne lui avait pas donné de raisons de lui faire de cadeau. Curieusement même si l’idée de mourir l’effrayait son principal soucis tendait à la survie et au bien être de Henri. Elle réalisait en ces instants douloureux ce qu’il représentait pour elle. Jamais le terme de «  maman » ne lui avait autant collé à la peau.

Lorsqu’elle l’avait recueilli un an auparavant, elle l’avait aimé aussitôt, sa candeur mêlée à la lucidité devant les nécessités du quotidien l’avait séduite. Ce petit homme fragile et solide pourtant savait adopter les gestes et les décisions qui s’imposaient au moment opportun. Bien souvent Anita avait du le consulter pour obtenir les réponses à des décisions difficiles, Henri la rassurait, la consolait même, il avait le don de trouver les mots justes et les bons remèdes aux difficultés. Mais la jeune femme se rendait compte qu’à ce moment précis il n’appartenait qu’à elle de prendre les décisions et de protéger son enfant. Etre mère, cela avait représenté des responsabilités, des actes de raison, des bénédictions aussi en lui offrant un confort salutaire d’échanges affectifs ainsi qu’un lien solide. L’heure n’était plus au câlineries et aux jeux d’enfant baignant dans la tendresse, elle devait lui dire adieu avec toutes les recommandations que la séparation somme toute définitive impliquait. Elle le décolla de sa poitrine, lui saisit le visage en le fixant au plus profond de son regard humide :

-- Henri écoute moi bien, nous allons être séparés, il se peut que je ne revienne jamais, tu dois continuer à travailler et surtout ne pas rester à larmoyer. Tu continueras d’aller à l’école et pendant ton temps libre tu pourras aider au dispensaire et te rendre utile comme tu sais si bien le faire. Rien ne changera pour toi, tu es mon fils et cela restera toujours, ne crains rien, je veillerai sur toi, je t’aime !

-- Tu vas mourir ? Je ne veux pas que tu partes maman !

-- Il le faut , moi non plus je ne veux pas partir, je voudrais pouvoir m’occuper de toi encore longtemps, mais ….

 

A ce moment l’un des hommes du groupe qui venait d’arriver, arracha l’enfant des mains de sa mère, elle n’eut que le temps de lui dire «  promets moi de faire attention à toi, mon fils ! » Les deux êtres se quittèrent dans un silence qui ressemblait davantage à un immense cri. Anita fut plongée dans camion militaire reconverti en convoi de marchandises humaines. Les hommes qui l’encadraient ne présentaient guère de signes d’espérance. L’un d’eux, un homme taillé comme une armoire esquissait une moue sous un regard dur, une cicatrice récente sur la joue gauche lui donnait une allure de pirate d’un autre temps. Un autre la reluquait comme s’il convoitait une stripteaseuse dans l’espoir de se délecter de sa chair. Anita ne voulant surtout pas lui montrer son angoisse, affichait un regard de glace signifiant son mépris et son dégoût. Le troisième homme semblait plus conciliant. Agé d’une vingtaine d’années, il arborait une face plus joviale. Il faisait penser à l’un de ces héros de films hollywoodiens prêts à se sacrifier pour sauver son pays. Son visage séduisant n’était pas sans rappeler un «  Denzel Washington » ou un « Sydney Poitier » de la grande époque. Assise inconfortablement sur un sac de farine de maïs, la pauvre femme se demandait quelle fin allait-on lui réserver. Eprise d’une audace de mère, elle interrogea l’ensemble:

-- Qu’Est-ce que vous allez faire de mon fils ?

-- Je ne peux rien dire, ( répondit le plus gentil)

-- Je vous en supplie, ne lui faites pas de mal, le tuer ne servirait pas votre cause!

-- Taisez-vous ! Je ne peux rien vous dire, je ne sais rien !

-- Où est Nasir Touera ?

-- Cela ne vous regarde pas !

-- Mais c’est bien lui qui commande !

-- Plus maintenant !

-- Comment ça plus maintenant ?

-- Je ne peux rien vous dire !

-- Ah une petite blanche rebelle, tout ce que j’aime ( ajouta le pervers sexuel)

-- La ferme Eugène ! ( rétorqua le jeune)

-- Ok ! Mais ne crois pas que tu vas pouvoir te la garder pour toi !

-- Pour l’instant, on fait comme le chef a dit, et ne t’avise pas de la toucher !

-- Qui est votre chef ? Comment s’appelle-t-il ? ( demanda Anita un peu rassurée)

-- Je ne peux rien vous dire madame !

-- Vous savez tout de même qui vous dirige !

-- Dis lui, Saïd de toutes façons elle ne sera plus là pour le répéter ! ( ricana le balafré)

-- Pour l’instant on n’en sait rien !

-- Alors vous allez me tuer hein ! Pour l’exemple sans doute ! Même si ça ne pourra que vous apporter des ennuis. Les gouvernements américains et canadiens mettront vos têtes à prix , on vous exécutera comme de vulgaires bandits, ah elle est belle votre révolution!

-- Dis lui de la fermer Saïd ou c’est moi qui lui fait son affaire!

-- Fermez-là , vous commencez à nous échauffer !

-- Vus n’avez pas l’air un tortionnaire vous !

-- Ne vous fier pas aux apparences ! Je suis pire que ces deux gugusses !

-- Il a raison madame, lui c’est un tueur né, et si vous le voyez quand il torture alors là rien ne lui fait plus plaisir que d’entendre crier un mec à qui on arrache les doigts de pieds, pas vrai Gustave!

-- Ah ça oui alors !

-- ça suffit vous deux ! Foutez-nous la paix bon sang !

-- Vous croyez m’impressionnez avec votre petit numéro de sadique !

-- Je vous ai dit de la fermer !

-- J’ai tout de même le droit de savoir qui va me tuer, ça m’aidera dans les intentions de prière!

-- Parce que vous priez, vous !

-- pourquoi, ça vous étonne ?

-- que vous priez pour des révolutionnaires africains, oui

-- Mais qu’Est-ce que vous avez dans ce pays à croire qu’on vous méprise, vous croyez que je serai là si c’était le cas ?

-- On sait que c’est juste par intérêt économique, votre pays traite de gros marchés ici.

-- Pff! Je ne vais pas recommencer à discuter, je suis fatiguée de toute cette haine, ce racisme anti blanc, cette violence gratuite, ce sang versé soit disant pour rétablir la justice et l’égalité ! Vous êtes tous pareils, des assoiffés de sang prêts à tout pour justifier vos conflits, vos guerres et vos massacres pendant que des femmes, des enfants, des vieillards subissent les contre coups ! Vous n’êtes que des barbares, il suffit de regarder l’autre là , avec sa tête de pervers entrain de se demander quand il va pouvoir me violer! Et celui-là qui semble pouvoir tuer froidement sans réfléchir par obéissance ou cruauté ou les deux. Quand à vous je n’en parle même pas avec votre gueule de beau gosse, vous êtes peut être le pire, vous jouez les sages et vous seriez prêt à me tuer sur le champ si ça faisait de vous un héros aux yeux de toute l’Afrique. Vous êtes pitoyables ! Je vais peut-être mourir mais moi au moins j’aurais essayé de faire en sorte que ça aille mieux ! J’ai sauvé des vies, pas assez bien sur mais j’ai tenté de réparer ceux que vous avez brisé.

-- Ah vous vous croyez meilleure que nous !

-- Je n’ai pas prétendu ça ! Je dis juste que mon action reste en adéquation avec mes idéaux, je ne réussis pas toujours à faire au mieux mais je m’y emploie !

-- Vous croyez qu’on est juste des assassins , des gens sans scrupules prêts à tuer pour défendre leurs idées!

-- C’est bien ce que vous me dites non ?

-- Tu veux que je lui ferme ça gueule Saïd ?

-- Non, c’est bon Gustave, d’ailleurs on arrive !

Les trois hommes saisirent Anita et la balancèrent hors du camion. Elle se retrouva au milieu d’un village de brousse, quasi abandonné de la population de ce pays. Les femmes à demi nue la dévisageaient comme si elles n’avaient jamais vu de blanche de leur vie. Les enfants dansaient, à la fois surpris et réjouis que cette « Madone » daignât leur rendre visite. Les hommes semblaient avoir déserté ce village en dehors des trois qui l’accompagnaient , la gent masculine semblait absente. Eugène et Gustave l’entrainèrent dans une case spécialement aménagée pour elle. Une femme d’âge mur vint lui apporté une calebasse et une écuelle de maïs pilé. Timidement une fillette pénétra dans son espace, un regard ébloui nanti d’un sourire radieux éclairait son visage d’ébène sali par la boue des marais d’alentour. Quelques autres enfants s’aventuraient peu à peu pour venir admirer la dame blanche au regard d’océan, à la chevelure de blé qui venait hanter leur village. Depuis qu’elle était en Côte d’Ivoire, Anita avait entendu parler de ces villages au cœur de la brousse, de ces gens qui vivaient comme leurs ancêtres en respectant les coutumes ancestrales sans jamais faillir aux traditions. Mais elle avait supposé qu’on exagérait en lui contant ces légendes de peuples imperméables à la civilisation et au progrès. Force lui était de constater la vraisemblance de ces dires. Elle les avait devant eux. Simples, accueillants, sincères et forts de leur expérience et de leur sagesse, et riches de leur dénuement , ils lui ouvraient les bras, curieux certes, mais si hospitaliers qu’elle s’installa apaisée , dans l’inconfort de ce gîte qui lui tendait les bras, pour s’endormir d’un saut sur la paillasse offerte.

Cela faisait une dizaine de jours que Anita vivait parmi les « mokasso » cette tribu oubliée et quasi inconnue même de la Côte d’Ivoire. Ils s’exprimaient dans un dialecte connu d’eux seuls. La doctoresse commençait à saisir les bribes de leurs conversations. Leur langage ne se composait que de syllabes et de groupes de mots, ce qui lui permettait de deviner faute de tout comprendre. Ces gens lui apportaient l’attention et la générosité que seuls les peuples dits «  sauvages » sont capables d’offrir. En revanche elle soignait leurs blessures grâce à son savoir conjugué à leurs connaissances multiples des effets bénéfiques de la végétation. Ces échanges donnaient matière à diverses confrontations allant parfois jusqu’aux discussions ardentes où la sagesse des uns et des autres savaient fort heureusement y mettre un frein avant d’atteindre le conflit. Ces heurts bien que rares donnaient à chacun l’occasion de s’enrichir davantage sur le plan personnel. Seule ombre au tableau, l’absence de Henri. Dans cet univers d’un autre temps où l’authenticité remplace les artifices technologiques, ni téléphone, ni télévision et encore moins d’ordinateur n’autorisait la communication avec l’extérieur. Depuis qu’on l’avait déposée là, Anita n’avait pas revu les trois hommes du mouvement révolutionnaire. Il ne lui était pas possible de savoir ce qu’était devenu Henri, ni Ahmed, ni même Nasir Touera qui représentait plus à ses yeux l’idéaliste égaré que le dangereux révolutionnaire qu’il s’efforçait de paraître. La jeune femme prenait soudain conscience que son ancien ravisseur ne contrôlait plus rien, le mouvement lui avait échappé, elle réalisait alors qu’on l’avait amené dans cette brousse pour la protéger de gens plus redoutables que lui. Mais pourquoi n’avait-on pas permis à Henri de l’accompagner ? Craignait-on pour sa vie, en raison de son ethnie et de son appartenance au grand continent ? Si Henri faisait, lui, partie de la « bonne » ethnie, il n’en n’était pas moins son fils à part entière, du moins elle en était persuadée, même si la procédure d’adoption n’était pas encore terminée.

N’D’aye avait douze ans. Comme Henri il affichait sur son joli visage d’ébène un sourire attendri. Bien que pourvu de parents aimants et attentifs, qu’il partageait avec ses quatre frères et sœurs, il semblait attaché à la femme blanche qui le soignait. Ses grands yeux marrons rappelaient ceux de son garçon. Il parlait peu, mais elle comprenait le moindre de ses regard, le moindre geste, et les quelques bribes de phrase qu’il lui adressait. Elle s’attachait peu à peu à ce gosse comme elle s’attachait aux habitants de ce village qui le lui rendaient bien. Mais N’D’aye avait quelque chose de plus, certes sa ressemblance avec Henri n’était pas étrangère à cet attachement, mais il lui donnait tant sans le savoir. Son cafard et son angoisse trouvaient en lui un remède tel un anxiolytique qui lui permettait d’aborder ses journées pesantes comme un temps de vacances sans son fils. S’il ne comblait pas totalement le vide laissé par Henri , N’D’aye allégeait chaque heure et chaque jour. Il lui montrait comment cueillir des baies étranges au goût amer au pied des arbres de la savane. Il la conduisait au ruisseau asséché où quelques tâches d’eau apportaient encore des richesses insoupçonnées de faune et de flore. Il se plaisait à lui montrer sa cabane jugée sur la cime d’un résineux. En raison de son jeune âge et surtout de son attitude de garçon manquée, Anita devenait une sorte de copain, de complice de jeux. Un jour au bord de ce qui tenait jadis lieu de mare où s’abreuvaient les animaux, ils étaient allongés paisiblement. Le garçon s’approcha peu à peu de la jeune femme pour l’admirer de plus près. Il se risqua d’un doigt dans la chevelure blonde qui laissait transparaître des racines, elle se laissa faire comme si elle ne comprenait pas. D’une main il lui caressa la joue en se risquant davantage, il lui posa un baiser sur les lèvres. Loin de se soustraire à ce baiser elle lui teint le visage et lui rendit son baiser en s’impliquant d’une étreinte engageante. Eprise d’un désir fougueux, elle se donnait en l’accueillant contre elle, le serrant de tous ses membres. Avant qu’il n’eut l’audace d’errer en son intimité, elle le relâcha d’un geste brutal, comme on s’arrache à un maléfice. Il s’en alla furieux, la laissant à ses larmes où chagrin et dégoûts se mêlaient sans distinction. Il s’écoula un long moment avant qu’ils ne se rencontrent à nouveau.

Combien de temps s’était-il déroulé depuis que la jeune doctoresse habitait au village, elle-même n’aurait su le dire, à défaut de montre et de calendrier, dès l’aube elle scrutait le ciel pour y déchiffrer une date approximative. Elle pouvait sans trop se tromper évaluer sa présence à trois ou quatre semaines. Ce fut un de ces matins où le soleil de pourpre annonçait son accablante lourdeur, qu’un camion identique à celui qui l’avait déposée là arriva au village. Anita reconnut les trois hommes qui l’avaient accompagnée là, mais il n’étaient pas seuls, Henri descendit du camion. Dès qu’il aperçut sa mère, il courut à perdre le souffle. Elle demeurait stupéfaite, entre bonheur et consternation. Elle aurait voulu aller à son devant, l’étreindre, le lever tel un trophée, l’embrasser sans se contenir, mais quelque chose la retenait, comme si elle eût craint de commettre une offense. Le souvenir de son abandon à N’D’aye la hantait. Pourtant il s’agissait là de son fils et non d’un étranger, deux ans les séparaient , et cependant l’idée d’étreindre le garçon lui donnait l’impression qu’elle se retrouverait dans la même situation. Elle ne pouvait oublier qu’elle en avait désiré un autre à peine plus âgé. Elle avait beau se répéter que le contexte était différent, que jamais elle n’avait éprouvé la moindre ambigüité à l’égard de son fils, que N’D’aye l’avait tenté, qu’elle l’avait repoussé malgré son désir ce qui lui avait permis d’éviter l’irréparable. Rien ne la rassurait vraiment. Elle tremblait, lorsqu’il atteignit ses bras, elle se contenta de le serrer en lui déposant un baiser sur le front. Henri semblait déçu, il s’était fait une joie durant le voyage de penser à la manière dont elle l’accueillerait. Il éprouvait la sensation qu’elle l’avait oublié ou pire remplacé par un autre gamin de la même couleur. Après tout pour les blancs les petits gamins noirs n’étaient-ils pas tous semblables ! Ce n’était pas ce qui manquait autour d’elle, des gamins noirs, aussi attrayants les uns que les autres. Combien de fois lui avait-on rappelé que ces riches blancs d’Amérique considéraient les petits noirs comme de beaux joujoux pouvant distraire un moment et qu’ils rejetaient, une fois lassés. Chaque fois il se plaisait à répondre que si cela était vrai pour d’autres, sa «  blanche » maman à lui l’aimait pour toujours et ne l’abandonnerait jamais. Il s’était fait rire au nez, il s’en était moqué, il savait à quel point elle l’aimait, le chérissait . Il savait, lui , qu’une fois son mandat accompli elle l’emmènerait chez elle au Canada, au cœur des grandes forêts et des immenses lacs à perte de vue. Ce pays où il pourrait voir la grande moquette blanche déroulée tout au long de son parcours. Jamais elle ne l’aurait trompé, Anita était droite, honnête, tendre et surtout l’aimant plus que tout. Un sanglot le pétrissait, il retenait ses larmes sans oser prononcer un mot. Elle le retenait contre elle sans pouvoir l’embrasser, elle voulait lui rappeler combien elle l’aimait, combien il lui avait manqué, et tout ce qu’il représentait pour elle, mais son cœur se serrait, elle se dégoûtait , elle craignait tant le salir se trouvant laide et sale elle-même. Un diable l’habitait, elle se sentait maudite, possédée par le démon de la chair au point d’avoir failli consommer avec un garçon à peine plus âgé que le sien. Elle ne réalisait pas que la seule victime de son mal être était là sous ses yeux, son fils adoré, son ange, son trésor indispensable. Les deux êtres se tenaient là, attachés par le cœur mais déliés par le corps, malheureux, ignorants le pourquoi de ce qui leur faisait si mal. La journée se passa sans vague, sans aspérité mais sans effet. Anita évitait son fils, Henri évitait le regard de sa mère. Ils vivaient séparés ravalant leur souffrance comme un glaire qu’on ne peut pas cracher. Le garçon faisait semblant de jouer avec les nouveaux camarades qu’il venait de rencontrer, Anita l’observait se sentant presque coupable de l’admirer, le chérir lui semblait presque un péché. Les femmes de la tribu avaient préparé un festin pour accueillir dignement le fils de leur « bwassadocro » ce qui signifiait «  la femme docteur » , il ne fallait pas les décevoir, pour elles les retrouvailles entre un fils et sa mère représentaient le plus bel évènement du monde, comment auraient-elles pu comprendre que cette mère était indigne de ce fils. La pauvre femme n’en n’était pas au bout de ses peines, N’D’aye commençait à aborder Henri. De quoi pouvait-il lui parler ? Était-il entrain de lui confier l’horrible méfait ? A cette pensée, Anita ne pouvait permettre aux deux garçons de poursuivre leur conversation, elle se dirigea vers son fils pour l’arracher à ce qui pouvait détruire sa vie. Mais Henri ne voulait pas se détacher de ce nouveau compagnon qui l’intéressait. De son côté N’D’aye se plaisait avec le fils de la doctoresse pour qui il éprouvait toujours des sentiments. C’est alors que le garçonnet si gentil , si obéissant à l’habitude, asséna une gifle à sa mère en lui criant :

-- Fous moi la paix, tu n’es pas ma vraie mère, et tu ne le seras jamais !

Anita se sentit horrifiée, tous ceux qui étaient là s’étonnaient qu’elle ne lui rendit pas la pareille, mais elle n’en faisait rien elle demeurait pétrifiée, clouée par la douleur de cette gifle qui cinglait plus à son cœur qu’à sa joue. Il sait tout, pensait-elle ! Comme il doit me haïr ! Je l’ai perdu, jamais plus je ne retrouverai son amour! Je suis maudite, Mon Dieu qu’ai-je fait !

Constatant alors la mine dépitée et les yeux rougis de sa mère, Henri se blottit contre le torse de sa mère en implorant son pardon :

-- Tu es triste maman, je croyais que tu ne m’aimais plus !

-- Pourquoi pensais-tu cela chéri ?

-- Tu ne m’as pas embrassé, tu m’as délaissé !

-- Pardon Henri , je t’aime tu dois le savoir, rien ne pourra changer cela, tu m’as tellement manqué !

-- Alors c’est vrai, tu n’es pas lassée de moi ?

-- Bien sur que non voyons ! Tu représentes tout pour moi, sans toi je ne peux plus rien faire, je suis déboussolée, je fais n’importe quoi !…. Au fait N’D’aye t’a dit quelque chose ?

-- Oui il m’a dit qu’il t’aimait beaucoup et tu l’avais bien soigné.

-- C’est tout ?

-- Non il m’a aussi dit que tu étais un bon docteur et qu’il aimait bien se promener avec toi, il me montrera les endroits qu’il aime !

-- Ah bon ! Et …. Rien d’autre ?

-- Euh ! Non ! Pourquoi ?

-- Pour rien ! Tu t’entends bien avec lui ?

-- Oui, j’aime bien, ça change ici , ça manque un peu de consoles de jeux et d’ordi mais, c’est cool !

-- Tu es devenu un gosse trop gâté mon fils, ici tu vas apprendre les valeurs essentielles ! Tu vas voir c’est bien de temps en temps de se passer du confort moderne !

-- Je sais ! Ce qui compte c’est qu’on soit ensemble, pas vrai maman !

-- Oui mon chéri, on s’est trop manqué, il faut qu’on en profite, oh je t’adore toi !

Sans la moindre retenue elle le porta à son cœur en l’embrassant sans compter. Les images qui l’horrifiaient avaient disparu comme par un enchantement merveilleux celui qui dépassait de loin l’image d’un écart douloureux qui semblait alors perdre de l’importance comparé au bonheur de retrouver l’être le plus cher à son cœur.

La nuit allait bientôt tomber au dessus du village quand la Jeep arriva à toute allure. Gustave et Eugène en descendirent pour évacuer le blessé qu’ils avaient à bord. Les deux hommes et leur fardeau se dirigèrent vers la case d’Anita. L’habitation lui tenait aussi lieu de dispensaire. Bien que ne disposant pas de ses instruments habituels, elle offrait ses soins avec les moyens dont elle disposait, aussi rudimentaires qu’ils fussent, son savoir faire lui avait permis de sauver des vies. Quand ils déposèrent le blessé sur la paillasse, Anita reconnu ce visage rude aux traits marqués par les épreuves, il s’agissait de Nasir Touera, il semblait atteint de plusieurs balles. Le diagnostic ne paraissait guère encourageant, ses chances étaient minces. Elle aracha les boutons de la chemise, et tenta de dénombrer les impacts afin d’évaluer la gravité de son état. Etonnement la plaie principale placée au thorax ne lui posait que peu d’inquiétude, en revanche celle qui se situait entre le sternum et le cartilage costal présentait un danger conséquent. Le cœur n’était pas loin, pour un chirurgien de talent doté d’un équipement de pointe cela n’aurait représenté qu’une opération quasi routinière, pour elle qui ne possédait que les rudiments de base sans équipement et sans accompagnement, l’affaire s’avérait presque impossible. Henri qui savait lire chaque grimace et chaque attitude de sa mère, comprenait la gravité de la situation, il n’ignorait pas non plus les conséquences que pourrait engendrer le décès de cet homme considéré ici comme un héros. Les gens de ce village lui devaient beaucoup, s’ils avaient été épargné par le modernisme et les ravages de la civilisation coloniale c’était bien grâce à son intervention, ses combats et ses coups de gueule. Ils lui vouaient un culte tel que certains le prenait pour le fils d’un dieu, et donc un immortel. Il est vrai que la doctoresse jouissait d’une aura due à ses bienfaits et la population la considérait comme une des leurs. Si ce statu lui apportait un certain crédit et une solide protection, en contrepartie l’erreur ne lui serait pas admise. A force de fréquenter Touera, Anita avait appris à le respecter, même si elle ne partageait pas ses idées étriquées, elle admettait que des hommes de cette valeur apportaient beaucoup à ce continent. Après avoir panser les écorchures et recousu la plaie du thorax, elle dut s’attaquer au sternum. La porte n’étant pas fermée, une partie de la population l’observait avec attention. Eugène et Gustave scrutaient le moindre de ses gestes pour veiller à ce qu’elle ne commît pas d’erreur, fut elle involontaire. Henri l’aidait comme il pouvait, il lui passait les instruments, il est vrai que ceux-ci ne se composaient que d’un couteau, d’une pince de fortune, d’une aiguille et du fil ainsi qu’un alcool imbuvable qui avait au moins le mérité d’anesthésier et de désinfecter. Se sachant espionner de toutes parts, la jeune femme devait dominer ses membres pour ne pas faillir. A l’aide de son couteau elle élargit l’entaille provoquée par la balle. Le sang se mit à gicler, Henri épongeait avec le chiffon qu’une des femmes lui avait remis. Elle devait maintenant saisir la balle pour l’extraire, les pinces servirent à l’accrocher et la maintenir, en prenant soin de ne rien atteindre d’autre, elle la ressortit soigneusement et la déposa dans une écuelle prévue à cet effet. Ensuite elle désinfecta en tamponnant légèrement la plaie avec un linge, puis elle commença à recoudre l’entaille avec le fil et l’aiguille que lui passait Henri. Une fois terminée, il ne lui restait plus qu’à panser la blessure avec le linge qui lui restait en prenant soin de ne pas trop serrer le bandage. Une fois qu’elle eut terminé elle s’adressa à l’ensemble en déclarant :

-- Cela s’est bien passé, du moins sans surprise, il ne reste plus qu’à attendre!

-- Vous croyez, qu’il va s’en sortir ( questionna Gustave)

-- Compte tenu de sa constitution, il a de bonnes chances, mais ça va être dur et long !

-- Vous avez fait du bon boulot vous savez !

-- Merci , j’ai fait ce que j’ai pu, je ne suis pas chirurgienne !

-- Justement, c’est du bon boulot !

-- Je préfère que vous gardiez vos commentaires pour plus tard, vous changerez peut-être d’avis !

-- Dans les circonstances, vous ne pouviez pas faire de miracle, s’il lui arrivait malheur personne ne vous ferait de reproches.

-- Je vous trouve bien conciliant tout à coup, qu’Est-ce qui justifie une telle indulgence ?

-- Je me suis renseigné, vous avez beaucoup fait pour ces gens, je vous avais mal jugé !

-- Je vous en dois autant, maintenant on est quitte !

 

Il retourna auprès de Eugène et tous les deux repartirent à bord de la Jeep.

Nasir dormait depuis trois jours assommé par les quelques médicaments qu’Anita s’était procuré auprès de l’émissaire du gouvernement qui était venu lui rendre visite. On lui avait proposé de rejoindre l’ONG afin d’effectuer une nouvelle mission dans la capitale, elle avait décliné l’invitation en invoquant la nécessité de sa présence au chevet de son patient, l’homme n’avait pas protesté, pensant que le choix était justifié. En fait si son besoin de veiller Touera était une réalité, il ne constituait pas à lui seul son envie de rester au village. On l’avait adopté là , elle s’y sentait bien, même si elle savait qu’elle devrait tôt ou tard quitter cette population chaleureuse, elle ne voulait pas s’y résoudre avant d’acquérir la sensation d’avoir accompli sa tâche. Et puis, il faisait si bon au cœur de cette communauté humaine et solidaire. Depuis qu’elle exerçait son métier elle avait rencontré des tas de gens , la plupart d’entre eux lui avait fait bonne impression mais aucune équipe, aucun groupe ne lui avait apporté cette confiance et ce soutien là. Son arrivée datait d’à peine un mois et déjà elle se sentait chez elle, personne ne lui faisait sentir son appartenance à un autre monde, une autre ethnie même, elle était devenue leur amie, leur sœur, leur fille. Douama était de ceux là, elle représentait aux yeux d’Anita sa plus fidèle amie, sa confidente. Ensemble elles partageaient beaucoup de choses, c’était une jeune femme intelligente qui apprenait facilement et il ne lui avait fallu que peu de temps pour arriver à communiquer avec la doctoresse. De plus elle était la mère de N’D’aye, cela permettait aux garçons de se rapprocher et l’aventure du baiser semblait déjà loin. Chacune apportait à l’autre un peu de son savoir, Anita se débrouillait plutôt bien pour piller le maïs et le mile et Douama s’y entendait en matière de bandage et de pansements, aussi Anita lui avait-elle tout naturellement confié les soins de Touera. Douama avait quatre enfants N’D’aye étant l’aîné, suivi de la douce Mariam âgée de dix ans, Yousouf huit ans et la petite Zarah cinq ans. Elle élevait seule sa progéniture avec douceur et fermeté, sans avoir recours au moindre cri. Son mari Taka avait été descendu lors d’un assaut qui avait mal tourné à Moundioussa. Depuis la jeune femme affrontait avec philosophie son quotidien, pensant que les dieux l’avaient souhaité ainsi, à moins que le Dieu de l’homme blanc n’eût réservé quelques desseins pour son fils. Elle restait persuadée que N’D’aye avait une mission à accomplir et qu’il lui incombait de le guider dans sa tâche. Anita respectait cela, d’autant qu’elle ignorait elle-même la volonté divine à laquelle elle n’ y avait jamais rien entendu. Loin de se sentir athée, cette femme médecin croyait davantage à la science qu’aux implications spirituelles qui ne l’interpellaient que lorsque les interprétations scientifiques ne trouvaient plus de justification, ce qui ne signifiait en rien qu’elle fut tentée de plonger dans la spiritualité religieuse, elle s’interrogeait sans plus. Au cours de ses nombreuses rencontres on l’avait confronté à la plupart des religions , elle n’y avait jamais trouvé de réponse aux questions sans fin de l’existentialisme au raisons des épreuves vécues par l’humanité, seule l’obsédait l’idée d’améliorer le sort de ceux qui étaient atteints dans leur chair, dans leur corps et si possible atteindre aussi leur cœur. Idéaliste, certes, mais consciente de ses limites elle n’avait jamais cherché à changer le monde, aussi détestait-elle la chose politique qui représentait pour elle une façon sournoise de prendre le pouvoir sur les peuples afin de les dominer, les manipuler et les soumettre. Elle assimilait un peu la religion à cette méthode de domination, tout en respectant ceux qui en étaient épris. La foi , bien que d’apparence païenne, de Douama interpellait Anita de manière troublante, sans être séduite, elle se sentait proche de ses fondements. L’idée de penser que tout est écrit, que chacun est investi d’une mission et qu’il faut parfois accepter les évènements tels qu’il se produisent lui apportait un début de réponses à ce qui la tourmentait depuis la mort de Edwin. La présence de Douama à ses côtés ajoutée à celle de Henri apportaient à Anita les forces nécessaires pour vivre en ce milieu matériellement hostile et dépourvu pour une femme élevée au rythme de la civilisation avec tout ce qu’elle contient de futiles mais indispensables pour l’américo-canadienne qu’elle était. Elle avait beau se mentir à elle-même en prétextant que les choses matérielles et les poisons de la civilisation ne lui manquaient pas, elle savait que lorsqu’elle se retrouverait au lit elle songerait à ses amies de la fac qu’elle retrouvait à New York au « Blue Bar »tous les samedis soir avant son mariage et le départ qui l’avait suivi pour Johannesburg. Elle revivait ses moments de folie où chacune racontait ses déboires professionnelles et ses rencontres amoureuses sans indulgence pour la gent masculine. Elle se souvenait de l’hôpital et de ses patients au regard accroché à l’espérance qu’elle savait leur délivrer en quelques mots. Et puis, elle était femme dans toute sa fraîcheur, sa beauté, sa séduction, sa sensualité aussi. Ce n’était pas que les hommes qui l’entouraient fussent dépourvus de charme mais leur rudesse et leur manque de considération à l’égard des femmes la répugnaient. Elle réalisait que depuis la mort de son mari il n’y avait qu’un gamin de douze ans qui l’avait touché, elle trouvait cela pathétique et navrant. Elle se sentait ridicule, encore plus en constatant que son manque affectif en dépit de l’affection profonde que lui témoignait Henri se traduisait par une envie de sexe. Elle aurait pu, comme bien d’autres en ces moments de manque, se satisfaire elle-même, mais les quelques tentatives qu’elle avait osées ne lui avaient apporté que déception. En même temps elle se voyait mal aborder un homme dans le seul but de finir dans un lit, cela aurait semblé avilissant et sordide. Anita appartenait à cette catégorie de femmes qui ne se donnent que par passion, par amour, ces femmes romantiques pour qui la chair et le cœur sont indissociables, pour qui le plaisir représente l’aboutissement de la flamme qui embrase les êtres épris l’un de l’autre. Combien de fois elle s’était querellée avec ses amies du «  Blue Bar » à ce sujet, elles qui souvent se livraient aux bras du premier mâle qui savait les étourdir de quelques phrases bien soignées et de quelques cadeaux somptueux, avec des regards enjôleurs et promettant de folles nuits. Anita restait implacable là-dessus, seul l’amour pouvait la faire craquer et la faire succomber au lit de la passion. Pourtant, en ces moments de douloureuse abstinence elle se rappelait les mots d’une amie :

«  Et si tu te retrouvais toute trouvais seule dans le désert depuis plusieurs jours et qu’un beau mec venait te proposer une bonne partie de baise, tu l’enverrais balader ? … »

Elle avait répondu avec une assurance déconcertante «  oui si je ne suis pas amoureuse, il ne se passerait rien ! » Maintenant qu’elle se trouvait confrontée à l’impossible supposition , elle comprenait combien sa détermination avait été téméraire et irréfléchie. Depuis quelques jours elle avait revu Saïd, il venait régulièrement rendre visite à Touera, il n’était pas rare qu’il passât près de la case de la jeune femme cherchant peut-être à croiser un regard conciliant. Il est vrai que s’il avait été l’un de ses « compagnons de voyage, il s’était montré plus accommodant que les deux autres et son charme à la Denzel Washington n’avait pas échappé à Anita. Il semblait alors que lui-même appréciait le courage et le tempérament de cette femme qui savait faire preuve de sang froid et d’audace quand il le fallait. Certes les traits harmonieux sur la rondeur de ce visage sous ce regard de large d’océan ajoutés aux courbes envoûtantes de ce corps voluptueux aux magnifiques proportions bien que de petite taille, n’avait pas échappé au regard admiratif du combattant. A force de se rencontrer, bien que leurs échanges se limitaient à un « bonjour » les deux êtres se découvraient des qualités qui les rapprochaient, à ce stade, ils se plaisaient sans oser se l’avouer à eux-mêmes. Anita ne concevait pas l’idée d’approcher le jeune homme afin de lui sous entendre son attirance envers lui. De son côté Saïd ne pouvait se permettre de faire la cour à celle qui avait été sa captive durant le voyage qui les avaient amené au village, il restait persuadé qu’elle le détestait. Anita se sentait troublé par ce qui la hantait malgré elle, cette fièvre nouvelle qui ne la lâchait presque plus. Elle ne se reconnaissait plus, elle se croyait chaste er vertueuse, n’ayant consommé qu’avec les deux hommes qui avaient ravi son cœur dont le dernier avait été tué depuis déjà un an. Elle ignorait si cette fièvre était due à la chaleur ou à son isolement. L’âge pouvait aussi provoquer cette nécessité. En tant que médecin elle avait appris les difficultés à l’approche de la trentaine pour les femmes dépourvues d’activités sexuelles, ce qu’on a coutume d’appeler «  l’horloge biologique » qui hâte souvent le désir d’enfantement, mais elle ne l’avait jamais vécu jusque là. Evidemment Saïd attisait cet appétit sans le savoir, pourtant s’il devait se dérouler quelque chose entre eux, Anita ne souhaitait pas brûler les étapes et le sexe ne pourrait être que la conséquence d’une relation amoureuse et non le but. Eprise d’une audace soudaine, elle en parla tant bien que mal avec Douama qui commença par esquisser un rire tendre avant de lui montrer les subsides équivalents à nos bon vieux « sextoys » . Malheureusement la doctoresse était loin d’apprécier ce genre de « joujoux ». Douama lui évoqua le pouvoir de certaines herbes ayant la vertu de calmer les instincts et les appétits ardents mais curieusement Anita ne désirait plus vraiment éteindre ses feux, sans doute la perspective de créer une relation avec Saïd la motivait-elle plus qu’elle ne le pensait. Loin de savoir dans quel état d’esprit l’homme se situait vis-à-vis d’elle, elle décida d’entreprendre les démarches quoiqu’il lui en coutât.

Touera avait recouvré ses esprits depuis quelques heures, la pénombre s’emparait de la case, Henri terminait son repas alors qu’Anita changeait les pansements de son patient. Le premier mot de Nasir Touera avait été pour remercier son médecin pour son dévouement, sa patience ainsi que pour son abnégation. Cela représentait un effort et surtout une reconnaissance de la part du rustique rebelle plutôt avare de compliments et de remerciements à l’habitude.

Blessures Africaines partie 1

25/08/2010 13:00 par vinny53poesie

La route qui menait à Kwamassa s’éternisait d’écueils en rochers ne cédant leur place qu’à quelques monticules de sable ou les pneus s’enlisait sournoisement tous les 5 à 10 kilomètres. Il fallait ajouter la fatigue causée par la lourdeur de ce soleil africain auquel seuls les autochtones peuvent s’habituer. Henri peinait à maintenir en place les caisses de médicaments qui dansaient au rythme des chaos depuis le départ d’Abidjan. Ahmed, quant à lui, demeurait presque imperturbable au volant de cette Land Rover qu’il parvenait à entretenir depuis plus de vingt ans en dépit des nombreuse péripéties qu’il lui avait infligées.

-- Fais bien attention aux ampoules ! «  s’exclama Anita, en s’adressant à Henri, son jeune protégé.

Henri n’avait que dix ans quand ses parents appauvris par la construction du barrage dans lequel son village avait été englouti, s’étaient trouvé démuni avec leurs 6 enfants encore petits, c’est alors que Victor et Alice avaient du placer Henri à l’orphelinat en attendant peut-être des jours meilleurs. Mais la vie ne s’était pas arrangé pour cette famille démunie. Victor avait été écrasé par un poids lourd et Alice ne pouvait plus faire face. Par bonheur telle un cadeau de la providence, Anita était arrivée. Cette Canadienne née en Alberta avaient bénéficié d’une instruction d’abord dans son pays à Calgary puis à Montréal dans un collège français pour terminer à New York où elle avait rencontré Edwin, son mari.

Les jours s’écoulaient merveilleusement bien pour Edwin et Anita, elle travaillait à l’institut du monde médical alors qu’elle venait d’obtenir sa maîtrise avant d’avoir son doctorat et lui occupait un poste de responsable au sein d’une équipe de service d’ordre auprès des personnes importantes et plus particulièrement des politiques de son pays d’origine, l’Afrique du Sud. Hélas le député William Helder, devait retourner à Johannesburg emmenant avec lui son équipe de protection. C’est alors que, contre toute attente Edwin demanda la main d’Anita qui accepta spontanément et le couple déserta l’Amérique pour l’Afrique. Ce fut, un jour de novembre que quelques insurgés qui n’avaient pas oublié les tortures infligés par le commandant Helder à l’époque de l’Apartheid attaquèrent sa limousine. Tel un héros à la Harrison Ford, Edwin se coucha sur le député et prit la balle qui lui était destinée. Il mourut la nuit suivante sans s’être réveillé. Anita se mit à dépérir de semaines en semaines, puis de mois en mois jusqu’au coup de téléphone d’un ami médecin du monde en Côte D’Ivoire qui sollicitait son aide. Après quelques hésitations elle pensa que la vie l’attendait ailleurs qu’en cet endroit sinistre où elle ne pouvait plus rien recevoir et encore mois donner.

Elle n’était pas là depuis deux semaines que Henri lui apparut au dispensaire. Il saignait du genoux, cela pouvait sembler sans gravitée mais la lèpre s’étendait à quelques kilomètres de là et on ne devait négliger la moindre infection. Elle le soigna avec attention, le garçon était attachant, plein d’esprit et de bon sens, apprenant qu’il était orphelin, la jeune femme le recueillit sans prendre même la peine d’y réfléchir. Il représentait à lui seul une raison de vivre, de se battre, d’avancer un peu plus chaque jour. Henri allait à l’école tous les jours , mais chaque fois que l’occasion se présentait, il se portait volontaire pour accompagner sa « mother » comme il l’appelait, dans ses déplacements.

Ahmed, commençait à montrer des signes de fatigue, pourtant le chemin à parcourir ne tirait pas encore à sa fin. Henri voulait reprendre un peu d’eau mais Anita lui fit signe qu’il fallait économiser, il ne restait plus qu’une seule gourde. Chacun prenait son mal en patience, la jeune mère se disait qu’elle avait malgré tout de la chance d’avoir rencontré ce gamin courageux et volontaire, qui ne se plaignait jamais en dépit de la chaleur , du manque de confort et des douleurs occasionnées par la rudesse du trajet. Elle revoyait les enfants gâtés de Manhattan ou ceux de Greenwich Village qu’elle avait soigné lors de son internat, geignant pour le moindre bobo, ou refusant les médicaments qui se semblaient pas à leur goût. Elle avait pu voir aussi tant de différences entre ces deux mondes en un même pays, l’Afrique du Sud, les blancs des beaux quartiers nantis d’une abondante instruction, nourris comme les enfants d’Amérique et ceux des faubourgs de Johannesburg qui ne bénéficiaient que d’une instruction élémentaire et qui devaient exercer des petits boulots pour parvenir à se nourrir et contribuer aux nécessités de la famille. Même si l’Apartheid était terminé depuis quelques années, l’injustice sévissait malgré tout. Elle n’avait pas gardé la moindre haine envers ceux qui avaient tué son mari, il n’avait fait que son travail en protégeant celui qui avait engendré tant de souffrances. Quelle ironie que de voir un homme si juste, si généreux mourir pour sauver la vie d’un tyran qui méritait peut-être ce qu’Edwin lui avait évité.

La route retrouvait peu à peu des aspects civilisés. Le goudron s’avérait moins rare et l’on sentait moins les assauts causés par les aspérités agressives de cette voie interminable. Tout à coup Ahmed freina brusquement, le choc était si rude que Henri heurta la barre du siège d’Anita qui, quant à elle manqua de justesse d’embrasser la boite à gants. Plongeant son regard à travers le pare-brise, elle vit l’homme allongé sur la chaussée que son chauffeur venait de manquer de peu. Baignant dans une mare de sang, il semblait évanoui ou même pire. Ses traits n’accusaient guère plus de vingt cinq ans. Anita descendit pour lui porter secours, demandant à Henri de lui passer le sac de secours. Ahmed la secondait. Ils n’eurent pas le temps de se pencher que déjà un groupe armé les tenait enjoue tandis que l’homme à terre se relevait sans le moindre mal. Anita et Ahmed comprirent qu’on leur avait tendu un piège. Henri ne se rendait compte de rien ou du moins en donnait-il l’impression. Les quatre hommes armés qui les tenaient au respect avaient le visage masqué par un foulard kaki alors que l’autre, qui semblait leur chef, arborait un sourire suffisant, comme s’il venait de coincer des ennemis redoutables. Anita qui commençait à connaître ce pays déchiré reconnu ce visage que l’on pouvait voir sur tous les murs du pays. On lui prêtait la réputation de sauvage et cruel qui, paraissait-il, infligeait des tortures et assassinait sans le moindre scrupule, il s’appelait Nasir Touera. Sans lâcher un mot il dévisageait la jeune femme qui répondait d’un regard agressif. Pétrie d’angoisse, elle n’en voulait rien montrer, il n’était pas question de lui offrir ce plaisir. Henri avait quitté la voiture pour venir se blottir près de sa mère, Anita parcourait ses cheveux comme pour l’apaiser. Ahmed, lui, affichait son air habituel de vieil homme sage, imperturbable, l’expérience lui ayant appris que rien ne pouvait changer le destin, la mort au moment où Allah l‘aurait décidé, songeant alors que son heure était peut-être venue, il devait s’y résoudre. De longs et lourds instants s’écoulèrent. Anita préférait ne pas imaginer le pire, son statu de médecin lui permettait de croire qu’on aurait besoin d’ elle, elle s’inquiétait pour Henri qu’on pouvait juger trop encombrant. Elle pensait à Ahmed que l’on pouvait considérer comme traître asservi à la doctoresse blanche. Le chef des rebelles savourait son triomphe, se délectant de ces instants qu’il savait angoissants d’incertitude pour ses otages. Au bout d’un quart d’heure de silence il ordonna qu’on sépare le chauffeur des deux autres prisonniers. Anita monta à bord d’un camion réformé de l’armée alors qu’Ahmed fut poussé dans la Land Rover duquel il prit le volant sous la menace d’un revolver sur la tempe que lui braquait l’un des rebelles. Eprise d’un courage mêlé de curiosité, Anita s’engagea:

-- Qu’allez-vous faire de nous ?

-- On va bien voir ! ( répondit sadiquement le chef)

-- Vous n’avez pas besoin du petit, vous pourriez le relâcher dans le premier village, on me connait ici, et je vous jure que personne ne tentera rien contre vous !

-- Alors comme ça vous pensez qu’on veut vous prendre en otage ?

-- Ben je croyais oui !

-- Vous êtes américaine ?

-- Non canadienne !

-- Donnez-moi votre passeport !

Il éplucha les papier que la doctoresse lui tendait et esquissa une moue, puis reprit :

-- Votre passeport n’est pas canadien, vous venez d’Afrique du Sud !

-- Mon mari était de Johannesburg mais moi je suis née au Canada !

-- Vous mentez ! Vous appartenez à ces racistes de l’Apartheid et vous vous êtes enfuie !

-- Pas du tout je suis arrivée en Afrique du sud et mon mari est mort là bas, je suis médecin on m’a appelé ici !

-- Sale garce tu mens pour sauver ta peau, vous les blancs vous êtes tous pareils, la domination, en Amérique ou en Afrique du Sud , tous les mêmes, garder tous les privilèges et vous venez vous installer ici pour continuer votre colonisation.

-- Je suis là pour soigner tous ceux qui ont besoin de moi, je ne me soucie ni de race, ni de politique, ni même de ce pourquoi vous vous battez!

-- On se bat contre la tyrannie de ce président corrompu par des gens comme vous, français, américains, canadiens, anglais, tous des blancs colonialistes.

-- Il me semble que la colonisation est finie depuis longtemps ! Je crois que tout le monde a compris que l’Afrique doit acquérir son indépendance mais vous avez des besoins scolaires et médicaux, mes collègues et moi sommes là pour ça !

-- Vous vous croyez plus intelligents !

-- Non ! Je préfèrerais qu’on vous permette d’acquérir l’instruction et que vous puissiez faire des études pour vous suffire à vous seuls!

-- Ici ceux qui vont étudier en Europe ou en Amérique, dès qu’ils ont eu leur diplôme préfèrent rester sur place , ils savant qu’il gagneront mieux leur vie, pas fous !

-- Je sais, votre pays manque de structure et cela n’attire guère les gens de venir se perdre dans la brousse!

-- Tous les bons médecins sont dans les cliniques privées de Abidjan et Yamoussoukro ou encore Bouaké et Bondoukou. Mais dès qu’on sort des agglomérations ya plus que des dispensaires dirigés par des colons blancs.

-- Les blancs ne sont pas des colons, ils sont là juste pour vous aider !

-- C’Est-ce qu’on dit toujours ! Seriez-vous ici si vous n’étiez pas si bien payée ?

-- Je reçois juste un dédommagement de l’ONG, pas un véritable salaire, juste de quoi faire face à mes frais, mais je ne m’en plains pas. Je sais que c’est bien plus que n’importe lequel d’entre vous !

--Vous mentez encore, les médecins blancs gagnent plus de 8000 euros, sans compter les primes !

-- Je crois que vous confondez avec ceux de l’OMS !

-- Parce qu’il y a une différence ?

-- Oui, ils sont payés par l’ONU, nous sommes indépendants, notre organisme se finance seul en grande partie grâce aux dons et nous ne disposons pas de beaucoup d’argent.

-- Mais vous faites de la politique !

--Comment ça ?

-- Vous ne soignez que les blessés et les malades qui soutiennent le gouvernement pour raisons politiques !

-- Jamais de la vie ! Nous sommes là pour tous ceux qui ont besoin de nos soins. Nous ne sommes pas ici pour satisfaire à la volonté de tel ou tel parti politique. Ce qui se passe chez vous n’appartient qu’à vous, nous n’avons pas à prendre parti !

-- C’est bien ce qu’on vous reproche ! Vous vous foutez de notre cause !

-- Et c’est quoi votre cause ?

-- Je vous l’ai dit, renverser ce gouvernement corrompu pour le remplacer par une véritable démocratie !

-- Et c’est en tuant, en massacrant, en pillant que vous y arriverez ?

-- Toutes les révolutions se sont faites dans le sang, on n’a pas le choix ! Oh je vous vois venir vous avez la tête pleine de belles théories bourgeoises apprises dans les bouquins, mais ici c’est la jungle, tous les coups sont permis!

-- Ainsi vous prétendez que votre pays est soumis à la sauvagerie et la barbarie, et vous osez me reprochez de vous coloniser , parce que je me comporte de manière civilisée!

-- Vous avez l’esprit pervers ! Vous essayez sournoisement de m’embobiner avec vos théories !

-- Ce n’est pas mon but, j’essaie de vous comprendre ! C’est vous-même qui semblez dire que votre pays est un pays de sauvage sans règle, sans respect des lois et vous reprochez au monde dit civilisé de venir vous donner des leçons de démocratie, vous qui voudriez une vraie démocratie, alors, je ne comprends pas !

-- Non c’est vrai que vous ne comprenez rien ! Vous êtes une blanche !

-- Ah oui j’oubliais, donc je suis forcément coupable de la misère de ce pays , des injustices et de la corruption !

-- Je n’ai pas dit ça, mais vous pensez en colon blanc, vous imaginez le monde avec votre regard de femme civilisée supérieure!

-- Supérieure !

-- Oui , vous avez forcément un esprit supérieur puisque vous dominez !

La voiture s’arrêta devant une sorte de hangar désaffecté. On la fit descendre et une femme vint se charger de Henri.

-- Qu’allez-vous faire de lui !? (s’écria Anita pétrie d’angoisse)

-- Nous ne sommes pas des barbares, personne ne lui fera de mal, ((répondit Touera)

 

Un homme la saisit par le bras et l’emmena de force dans le fond du hangar On lui lia les poignets en l’asseyant sur une chaise abîmée Devant elle se trouvait une table sur laquelle on avait posé une calebasse, une écuelle remplie de ¨bouillie de maïs Une boite de céréales neuve et une bouteille de coca était placées derrière l’écuelle. Au plafond une ampoule de faible intensité jetait son halo sur le milieu de la table. A quelques mètres de là se tenait un vieux matelas sur lequel on avait disposé un oreiller et une couverture sommaire. En dépit de la vétusté des lieux, l’habitacle n’était pas si inconfortable. Le toit apparent en taule avait été soigneusement plafonné de manière à limiter la chaleur du soleil et empêcher la froidure nocturne. Anita comprit vite qu’on la détenait prisonnière, mais elle ignorait ce qu’on attendait d’elle. Malgré ce que le chef des rebelles lui avait répondu, elle s’inquiétait pour Henri, et se faisait également du soucis pour Ahmed. Elle demeurait cependant persuadée que ces rebelles n’étaient pas aussi cruels que les affiches le relataient. Elle n’ignorait pas qu’en les mentionnant comme dangereux, le gouvernement portait sérieusement atteinte à leur crédibilité. D’un autre côté, les rebelles se servaient de cette image pour imposer une terreur qui leur permettait d’en imposer, mais qu’en était-il exactement ? Anita n’osait croire qu’on la laisserait sortir de là vivante fut-ce au bout de plusieurs semaines. Malgré toutes ces questions et sans grand appétit, elle se résolu à vider son écuelle, pensant que l’urgence était de vivre et qu’Henri avait besoin d’elle. La nuit tombait à l’extérieur, on lui avait délié les poignets, mais la pièce exigüe qui lui tenait lieu d’abri, et se situant à l’intérieur du hangar était solidement fermée par une porte solide et l’étroite fenêtre donnant sur l’extérieur laissait apparaître des barreaux scellés derrière la vitre. De toutes façons Anita ne se serait jamais enfuie en laissant Henri dans l’habitation de la ferme où la femme l’avait emmené, on avait d’ailleurs pris la précaution de les séparer dans cette optique. La nuit s’allongea dans l’inquiétude et l’inconfort. Elle finit néanmoins par s’endormir jusqu’à l’aube. A six heures, heure qu’affichait sa montre, on vint lui apporter du lait de chèvre pour accompagner ses céréales, et une orange. Elle se dit que des gens ayant un tel soucis de respecter une partie de son breakfast traditionnel ne pouvaient pas être mauvais. Elle avala une écuelle de céréales et son orange dans la foulée. Pour les commodités elle aperçut un seau hygiénique qui devait déjà se trouver là en arrivant mais que l’obscurité l’avait empêché de voir. En dehors du préposé à la nourriture personne ne la visitait. Elle trouva le temps infiniment long quand arriva le soir. A l’idée que cela pourrait durer des semaines, voire plus, elle commença à redouter son futur état mental tout en se demandant comment elle allait occuper ses journées interminables. La journée suivante se déroula à l’identique, ne croisant que celui qui venait lui apporter la nourriture en la débarrassant de son pot de chambre pour le vider pour le rapporter aussitôt. Sur le plan matériel elle bénéficiait de l’essentiel, sans doute avait-on donné l’ordre de lui accorder le nécessaire pour la conserver en bon état. Il s’écoula ainsi trois jours durant lesquels personne ne lui rendit visite. Le soir du troisième jour, son geôlier lui signifia qu’il devait l’emmener voir le chef. Eprise d’une certaine inquiétude, elle se rassurait en pensant qu’elle aurait enfin des nouvelles de Henri. Personne ne lui avait donné la moindre nouvelle, quand à Ahmed, elle ignorait totalement où l’on avait pu le transporter. Il faisait encore jour quand elle sortit du hangar et le pourpre du soleil couchant agressait son regard bleu désaccoutumé à la lumière du jour. Anita ne quittait pas son guide, s’accrochant à ses brodequins comme si elle eut craint de se perdre lors des quelques pas qui la rapprochaient de l’habitation. La bâtisse était vaste et dépouillée. Les murs vides et gris où les toiles d’araignées faisaient office de tapisserie montraient qu’on ne devait mettre souvent les pieds dans ces lieux hostiles. On lui fit signe de traverser la cuisine mal odorante et longer un couloir sombre afin d’atteindre la chambre dans laquelle se tenait Touera. Affalé dans un fauteuil il lui donna l’ordre de s’asseoir, ce qu’elle fit machinalement.

-- Pas trop fatiguée ? ( demanda-t-il sans se soucier de la réponse)

-- Un peu, mais ça n’a pas d’importance, je veux voir mon fils !

-- Ton fils ! Tu veux parler du gamin noir

-- il s’agit de mon fils, je l’ai adopté !

-- oh je vois, on adopte des pauvres petits noirs par charité chrétienne sans doute !

-- Pff ! Je n’ai même pas envie de vous expliquer ….

-- Oui je sais je ne suis qu’un nègre non civilisé …

-- C’est une obsession chez vous de prendre tous les blancs pour des colonialistes dominateurs et tyranniques ? Il faut vous réveiller, on est au vingt et unième siècle .

-- Vous croyez vraiment que tout a changé ? Que les blancs ne sont plus blancs et que les noirs ne sont plus noirs!

-- je crois surtout qu’avec des gens comme vous le monde ne risque pas de changer.

-- Madame voudrait m’enseigner la justice, l’égalité toutes les belles théories qu’on apprend dans les bonnes écoles dirigées par les blancs.

-- Je ne veux rien vous enseigner du tout, d’ailleurs je ne cherche même pas à vous convaincre, je veux voir mon fils Henri un point c’est tout !

-- Vous n’avez rien à exiger du tout, ici c’est moi qui commande , alors ne prenez pas vos airs supérieurs avec moi.

-- Et moi je vous prie de ne pas me parler sur ce ton, allez me chercher mon fils , je vais finir par perdre patience.

-- Vous le verrez quand je l’aurais décidé !

-- Ah ! Vous êtes ridicule avec vos airs de sale gamin qui aurait décidé de jouer les petits chef juste pour se placer au dessus de la mêlée.

-- ça suffit ! ( il lui flanqua une gifle si puissante qu’elle en perdit l’équilibre.

Cela ne l’intimida pas davantage , c’est du moins ce qu’elle s’efforça de feindre. Elle répliqua :

-- Ah voilà , gifler une femme, c’est votre façon de montrer votre puissance, et votre autorité ! Vous êtes pitoyable !

-- Je n’ai rien à foutre de votre condescendance ! Maintenant vous allez faire ce que je dis ou vous entendrez le coup de feu qui tuera votre fils.

-- Vous n’êtes pas un assassin !

-- C’Est-ce que vous croyez, si vous saviez le nombre de mecs que j’ai descendus !

-- Des hommes ! Et des enfants, vous en avez tué combien ?

-- Vous pensez que je n’en serais pas capable ? Si cela est nécessaire je n’hésiterais pas !

-- Je crois que vous êtes capable du pire, cependant vous agissez selon des convictions plus ou moins discutables mais vous ne seriez pas prêt à sacrifier un enfant innocent pour satisfaire à votre cause.

-- Vous croyez que les enfants sont innocents ?

-- Bien sur !

-- Alors vous êtes bien naïve ma petite dame !

-- Pourquoi ! Les enfants sont purs, ils ignorent la violence, ils ne se rassasient pas du sang des autres et ne se soucient pas de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour assouvir une soif de vengeance!

-- Détrompez-vous, ils ont ça en eux et s’ils ne le font pas c’est que les occasions ne se présentent pas , il suffit qu’on tue l’un de leur proche et le diable s’éveille en eux et n’en sortira jamais !

-- vous avez une bien triste opinion des enfants, sans doute n’en n’avez vous as eu !

-- J’en ai une dizaine, pour ne parler que des légitimes !

-- Je plains leur mère !

-- Elles ont tout ce qu’il leur faut , je donne tout l’argent nécessaire pour subvenir à leurs besoins et à ceux des enfants !

-- Ah oui , pour vous ça se limite au fric ! Décidément …

-- Vous ne pouvez pas comprendre ….

-- Oui je sais je ne suis qu’une conne de blanche , Bla, Bla, Bla …

-- Je veux dire ici les enfants ne s’élèvent pas comme dans vos pays de riches, ils apprennent vite à se débrouiller tout seul !

-- Cela ne les dispense pas de leur besoin d’amour !

-- Arrêtez d’employez des expressions de Bourgeois blancs .

-- L’amour est universel, si vous ne l’avez pas compris je vous plains. Vous avez du beaucoup souffrir !

-- Voilà encore un concept d’occidentaux, faire de la psychanalyse !

-- Je ne vous psychanalyse pas, j’essaie de vous comprendre, le manque de compréhension voilà bien la cause essentielle de tous les conflits!

-- Arrêtez de dire n’importe quoi !

-- Alors allez me chercher mon fils ! D’ailleurs je ne sais même pas ce que je fais là à part discuter avec le plus borné de tous les hommes que j’ai pu rencontré.

-- Oh vous m’emm… Emile va chercher le petit !

-- Je vous remercie ! Vous allez peut-être me dire ce que je fais ici et pourquoi m’avoir fait passer ces trois jours dans ce trou à rat !

-- vous êtes mon otage !

-- parce que vous croyez qu’on se soucie de moi en haut lieu ?

-- pour l’instant non, mais dès qu’on saura que j’ai avec moi un médecin du monde.

-- vous savez je suis interchangeable, ils en mettront un autre à la place !

-- il faudrait qu’ils en trouvent d’aussi jolies

-- je vous remercie du compliment mais je ne pense pas que cela ait la moindre importance, je suis médecin et non top model.

-- détrompez-vous, à vous seule vous représentez la meilleure pub pour l’image de votre ONG. Votre hiérarchie n’ignore pas l’impact que vous pouvez avoir sur les donateurs . En voyant votre photo sur les brochures et les magazines , ils sont plus enclins à mettre la main au portefeuille qu’en écoutant de longs discours relatant les besoins et les fondements de l’ONG.

-- vous accordez trop d’importance à ma petite personne !

-- Vous croyez ! Alors regardez !

Il lui tendit un magazine sur lequel une photo d’elle était en couverture sur laquelle on avait ajouté le titre suivant : la nouvelle génération de médecins du monde . Puis la légende disait : Anita Johnston, médecin qui donnerait envie de s’engager. En feuilletant les pages du magazine on pouvait voir des photos d’elle extraites d’une soirée de bienfaisance, puis une ancienne photo en bikini qu’un ancien petit ami avait du vendre au magazine. Anita n’en croyait pas ses yeux. A l’idée que l’ONG utilisait son image pour attiser la générosité des donateurs l’écœurait. Elle se trouvait reléguer à l’état de mannequin faisant la vitrine d’une bonne œuvre. Nulle part il n’était question de ses diplômes, ses états de service en Afrique Du Sud ni de ce qu’elle avait accompli ici en Côte d’Ivoire. Ce qui intéressait les lecteurs, à en croire le journaliste , se limitait à la beauté des traits de son visage, aux courbes harmonieuses de son corps et la grâce de ses mouvements. D’autres auraient pu se sentir flattées de ce qui ressemblait à une sorte d’hommage à sa beauté, elle en revanche se sentit dévalorisée, humiliée presque prostituée à la cause aussi noble fut elle. Touera bien qu’admiratif des photos qu’il avait sous les yeux, partageait l’indignation de la jeune femme, bien que ne la connaissant que depuis peu, il avait déjà su discerné chez elle une force de caractère, une volonté, un courage et une conviction qui forçaient l’admiration. En larguant la revue sur le bureau, il laissa échapper :

-- Ces photos sont belles mais elles ne vous rendent pas justice !

-- Je vous remercie, mais je ne me suis pas engagé pour être top model

-- Mais je parlais de ce que vous êtes vraiment, c’est aussi pour ça que je pense qu’ils seront prêts à mettre le paquet pour vous retrouver saine et sauve.

--Alors ce n’est que ça, je suis une valeur marchande pour vous !

-- J’aurais aimé débattre des droits et de la dignité des femmes avec vous, mais on n’en n’est plus là. Il nous faut du fric, beaucoup de fric, le mouvement s’estompe et la tyrannie a reprit du terrain, il nous faut des armes et des alliés en Europe et en Amérique pour gagner le combat.

-- C’est un combat perdu d’avance, toutes les puissances soutiennent votre gouvernement, les enjeux économiques sont importants, plus que les désirs idéalistes d’une poignée de rebelles.

-- Pur quelqu’un qui ne fait pas de politique, vous avez l’air d’être au courant.

-- Je le suis par ceux que je côtoie, des militaires blessés par vos hommes, des familles innocentes, et un certain nombre d’entre vous que j’ai vu mourir dans mes bras. Votre combat n’est qu’un leurre et beaucoup d’entre vous vont mourir , et pourquoi ?

-- Vous et tous les blancs de vos grandes puissances vous nous prenez pour des bandits, des petits nègres utopistes ou assoiffés de sang , alors que nous sommes des révolutionnaires, des combattants de la liberté !

-- Nous y voilà hein ! Vous voulez prouver au monde que vous existez , que l’Afrique est un grand continent en faisant parler les armes. Mais bon sang montrer leur ce que vous avez dans le cœur et dans l’âme. Créer un parti. Organisez des manifestations ! Utilisez tous les moyens modernes pour vous faire connaître et défendre votre cause.

-- Vous parlez comme une pacifiste idéaliste, une étudiante à qui on aurait lavé le cerveau pour la rendre passive, stérile. On croirait entendre votre président.

-- Quel président ?

-- Celui des USA

-- Mais je suis Canadienne, je vous l’ai dit.

-- Ha ! Ha! Ha! Ha! Vous parlez d’une différence, il y a belle lurette que le Canada est devenu un état annexe des Etats Unis, il n’y a guère que vous pour l’ignorez encore.

-- Et c’est moi qui suis idéaliste ! De nous deux ce n’est pas moi la plus naïve. Ce n’est pas moi qui suis intoxiqué par je ne sais quels marchands d’armes ou faiseurs de guerre. Demandez-vous à qui profite votre soit disant révolution. Demandez vous qui a intérêt à ce que le désordre règne sur ce continent. Demandez vous aussi ce que vous deviendrez ce qu’il adviendra de vous et de vos partisans quand le gouvernement de ce pays sera renversé.

-- Que voulez-vous dire ?

-- Il y a certainement un pays , une puissance ou tout simplement un lobbying quelconque qui vous manipule pour arriver à ses fins. Je ne connais pas vos interlocuteurs mais cherchez et vous verrez.

-- Vous pensez m’avoir comme ça !

-- Pensez ce que vous voulez, mais je sais que l’argent que vous obtiendrez ainsi ne servira ni votre cause, ni ce pays et encore moins le peuple. Ecoutez moi je ne suis là que pour soigner. Croyez-vous que j’aurais intérêt à vous berner, je me demande bien pourquoi.

-- Pour sauver votre peau tout simplement.

-- Parce que vous aller me tuer !

-- S’il le faut, je devrais le faire!

-- Vous n’êtes pas un assassin !

-- Pourquoi dites-vous ça ? Vous ne me prenez pas au sérieux, c’est ça ! Je ne suis qu’un hurluberlu pour vous !

-- Pas du tout vous êtes un homme décidé, un homme persuadé de faire le bon choix qui ne peut se résoudre à tuer que s’il se croit vraiment obligé de le faire, ma mort ne vous servira en rien. On fera de moi une martyre et le monde vous haïra. Curieuse façon de rendre votre mouvement populaire !

-- Vous avez peut-être raison ! Bon maintenant laissez moi !

-- Pas avant d’avoir vu mon fils !

-- Ah oui c’est vrai ! Il vous attend à côté, je vous laisse un quart d’heure et ensuite on vous reconduira là bas!

-- Pourquoi ne puis-je pas rester ici avec lui ?

-- Tant que vous serez séparés, j’obtiendrais ce que je veux !

-- Même si je vous promets de ne rien tenter !

-- Désolée, ma petite dame, mais la confiance de nos jours …. Vous savez!

-- Puis-je au moins savoir ce que vous avez fait de mon chauffeur !

-- Son sort vous intéresse !

-- Evidemment ! C’est un collaborateur et surtout un ami !

-- Pff ! Un ami ! ….Rassurez-vous il va bien, il est retourné chez lui!

-- Qu’est-ce qui me permet de le croire ?

-- Ma parole, vous pouvez me faire confiance, non !

-- Vous savez la confiance de nos jours ….

-- Je vous l’assure, vous me croyez capable de faire du mal à un vieil homme ?

-- Un vieil homme n’exagérons rien il n’a que cinquante ans !

-- Vous savez en Afrique c’est déjà âgé !

-- C’est vrai, je ne comprends rien à votre culture et Bla, Bla, Bla …

-- Ha ! Décidément, je vous trouve exquise !

-- J’en suis ravie, excusez-moi de ne pas pensez de même à votre sujet !

-- Je m’y ferais ! Allez rejoindre votre …fils, vous n’avez que quinze minutes !

Elle emprunta le couloir juste le temps de quelques pas et pénétra dans une chambre obscurcie par la nuit qui descendait peu à peu. En la voyant arriver Henri quitta le banc où il était pour se jeter dans ses bras. Anita se sentit rassurer en constatant qu’on ne l’avait pas touché. Elle le serrait très fort contre elle , ce moment représentait à lui seul le plus magique de ces derniers jours et peut-être même depuis sa rencontre avec cet enfant qu’elle considérait toujours comme une bénédiction. Sans vouloir le harceler de question, elle lui demanda s’il avait été bien traité, s’il n’avait pas faim ni soif, s’il n’avait pas peur. Contrairement à toute attente le garçon semblait bien se porter, ne subissant pas le moindre traumatisme. Mais les quinze minutes s’écoulèrent trop rapidement et après avoir caressé et enlacé à nouveau son fils, Anita dut regagner sa geôle dans le contrainte.

 

Une journée s’était écoulée depuis son entrevue avec le chef et ses retrouvailles avec Henri, Anita se sentait toujours abandonnée dans cette cabane sordide. Les journées qui suivirent se ressemblaient un peu trop, Omar, son gardien qui avait daigné lui accorder la faveur de ne connaître que son prénom, lui apportait sa nourriture invariablement composée de bouillie de maïs ou de ragoût de viande indéfinissable, accompagné d’un soda. Seul le petit déjeuner ressemblait à son breakfast habituel à quelques nuances près. Elle ignorait tout du sort qu’on lui réservait comme elle ignorait si une rançon avait été versée, comme elle ignorait également à quel point sa hiérarchie tenait à elle. Elle se rassurait en songeant que son ravisseur n’était pas un homme cruel mais une sorte d’idéaliste en mal de reconnaissance, ce qui l’empêcherait peut-être de la tuer. Elle pensait surtout à Henri, son fils, qui n’était pas de sa chair mais qui faisait désormais partie d’elle-même en représentant à ses yeux la plus belle raison de vivre depuis la mort d’Erwin. Son cœur, son esprit, les pores même de sa peau transpiraient l’existence de cet enfant fragile aux réactions d’adultes. Il détenait plus de sagesse qu’elle. Il ressentait les choses avant de les avoir constatées. Il savait agir quand il le fallait, et trouvait les solutions immédiates aux petits problèmes. Il n’éprouvait pas la moindre rancune vis-à-vis de ses parents qui l’avaient abandonnés à la charge d’Anita.. Sans soumission mais avec philosophie, il acceptait les situations qui se présentaient comme si elles émanaient de la volonté de Dieu. Comme tout enfant il lui arrivait de commettre quelques bêtises pour lesquelles Anita se faisait un devoir de le réprimander, il acceptait sans broncher la sentence qu’elle lui infligeait, davantage par volonté de s’améliorer que par résignation. Anita se félicitait de l’avoir rencontré en réalisant vraiment en ces instants où il lui manquait tant à quel point elle ne vivrait plus sans lui, décidée à remplir les formulaires d’adoption dès qu’elle serait sortie de ce cauchemar. Elle n’ignorait pas combien il lui serait difficile de remplir les conditions, étant veuve et sans expérience maternelle. De plus il lui restait à définir le lieu où ils allaient vivre. Retournerait-elle auprès de sa famille au Canada, où aux Etats Unis là où elle avait inscrit ses habitudes à moins de rester dans cette Afrique qui l’avait adoptée comme l’une des leurs. Sa capacité d’adaptation et sa maîtrise parfaite de l’anglais et du français lui ouvraient l’accès à ces différents pays, mais qu’en était-il de son envie et de celle d’Henri avec qui il lui fallait à présent compter pour toutes les décisions à prendre.

Elle songeait aussi à Ahmed, compagnon des bons et des mauvais jours qui lui avait tout appris de ce pays aux allures sauvages par l’aridité de ses terres en dépit de quelques hectares de verdure qu’il réservait, par sa faune aussi noble que dangereuse, mais surtout chaleureux par ses habitants quasi insouciants ne se préoccupant que de l’instant présent et des nécessités immédiates de leurs enfants. Il lui avait enseigné aussi la prudence et l’humilité dont elle devait faire preuve pour aborder tous ceux qui nécessitaient son attention et ses soins. Si l’esprit colonial avait pratiquement disparu depuis une ou deux décennies, le souvenir restait gravé dans tous les esprits et la méfiance du médecin blanc était encore ressentie comme une présence inquisitrice et arrogante. Cependant Anita bénéficiait d’une sorte de grâce, nantie d’une spontanéité et d’une simplicité qui la rendait naturellement accessible, elle possédait le don d’être aimée et respectée par tous. Ahmed l’admirait pour ça, il en avait vu défiler des médecins de partout , il leur fallait généralement dix à vingt quatre mois pour se faire élire par l’ensemble de la population alors que deux jours avaient suffi pour qu’on l’accueille comme une amie, une sœur. Elle lui rendait bien cette affection, il représentait son parrain, son mentor. Il la secondait non seulement pour ses déplacements mais également dans les soins, les vaccins, les interventions lorsque l’urgence et la distance l’obligeaient à opérer sur place même si elle n’avait pas les qualifications de chirurgien. Ce pays ne s’encombrait pas de réglementations lourdes et fastidieuses, seule importait l’urgence et le soucis de sauver sans risque de se voir conduire au tribunal. Le vieil homme lui était indispensable tant pour ses compétences professionnels que pour ses conseils avisés. Où se trouvait-il à présent, devait-elle croire sur parole Nasir quand il lui certifiait qu’on l’avait déposé chez lui. N’était-il pas devenu un témoin encombrant qu’ils avaient éliminé pour éviter tout danger d’être reconnu. A cette pensée, la jeune femme se mit à sangloter. Son thorax se compressait d’angoisse et d’horreur.  Non, se tranquillisait-elle soudain, cet home n’est pas un monstre, il ne tuerait pas un innocent pour cela. Mais l’instant d’après lui rappelait qu’il avait du sang sur les mains et qu’il lui avait précisé que les sacrifices étaient parfois nécessaires pour servir la cause. Cela impliquait-il la mort d’un homme pacifique et sage à qui on ne pouvait reprocher que sa présence au moment de son enlèvement ? Après tout que savait-elle de ce Nasir Touera , peut-être était-il aussi fourbe que tous ceux qu’il accusait de tromper son peuple. Sa quête de justice pouvait n’être qu’un leurre servant à masquer une simple cupidité, une soif d’argent facile dont elle constituait le principal instrument. Il ne lui resterait qu’à supprimer tous ceux qui le dérangeraient par la suite. Décidément cette captivité ne parvenait qu’à nourrir l’angoisse et la peur sans fondement réel. Elle se résolut à s’ouvrir à des pensées plus positives, se motivant à l’idée qu’elle infligerait à ceux qui l’avaient abaissée à une image de jolie poupée aguichante, une cinglante lettre ouverte dut-elle en perdre son poste et ses futures attributions. Dans son esprit c’était bien décidé, elle leur flanquerait ses vérités à leur «  sale gueule de machos » Elle dont la seule coquetterie s’appliquait à sa chevelure rousse d’origine qui lui valait ce teint blanc et ses tâches discrètes sur le visage. Son enfance avait été éperonnée d’injures et de sarcasmes nanties de toutes les métaphores douteuses pour railler cette chevelure aux couleurs automnales. Il en résultait un complexe indélébile qu’elle avait étouffé en travestissant cette chevelure coupable. Cela constituait son seul écart d’artifice. Elle s’était toujours contentée de ce qu’on lui offrait. Au temps de l’abondance elle se gratifiait de belle lingerie, de toilettes en robes parfois somptueuses, aux chaussures de différents types des ballerines modestes jusqu’aux escarpins vernis en passant par son péché mignon les bottes. Mais après la mort d’Erwin les revenus devinrent moins conséquents elle ne renouvela que très peu sa gare robe et depuis son arrivée en Côte d’Ivoire elle se limitait aux vêtements de rigueur, jeans , shorts, teeshirts et sandales. Aussi ne se sentait-elle pas démunie dans cette cabane où le luxe ne lui faisait guère défaut. Certes elle aurait aimé qu’on lui apportât un miroir afin de voir de quoi elle avait l’air et se rendre un peu plus présentable, du moins à ses yeux. La cuvette et le broc qu’on lui amenait une fois par jour ne suffisaient pas pour satisfaire un une hygiène correcte mais ils lui permettaient néanmoins de se rafraîchir le visage et les parties intimes. D’ailleurs sa préoccupation favorite ne s’orientait pas vers l’hygiène mais bien plus vers la liberté de retrouver ceux qu’elle aimait en commençant par Henri.

Il faisait lourd dans ce réduit sans aération, qu’une odeur nauséabonde arrosait de manière régulière. Certes on ne la privait pas d’eau ni de nourriture, Omar y veillait selon les instructions qu’on lui avait donné. Bien que les substances indispensables ne lui fissent point défaut, la douleur de la captivité n’en demeurait pas moins forte. La privation de liberté constituait en toute logique le plus grand inconvénient, mais l’inquiétude vis-à-vis de Henri et Ahmed ajoutaient à cette contrainte comme une plaie ressassant perpétuellement sa souffrance. Et puis le temps qui s’accumulait au fond de ce silence scabreux ne pouvait qu’augmenter les angoisses quant au sort qui lui était réservé. Loin de céder à la panique elle gardait cependant une sorte de plénitude certainement due aux quelques leçons de philosophie Bouddhiste qu’elle avait suivie lors d’un stage à New York avec Edwin. Le Maître leur avait enseigné la maîtrise du stress, le dépassement de soi, ainsi que le survol de l’angoisse afin de s’acheminer toujours vers des sentiers positifs. Evidemment ces quelques heures d’apprentissage de la maîtrise n’influaient que de manière infime sur son caractère, mais le souvenir des paroles apprises l’apaisait vraisemblablement en ces instants pénibles. Elle avait fini par cesser de calculer le temps passé, ignorant alors la durée de sa captivité et le jour présent ne gardant en tête que le mois qui ne devait pas encore se terminer. Elle maintenait pour unique repère ce coin de ciel capturé à travers un trou, d’à peine une dizaine de centimètres, situé dans un angle du mur. Cela lui permettait de distinguer le jour de la nuit. Elle aurait voulu parler, entamer un vrai dialogue, mais elle restait sa seule interlocutrice. Omar n’était pas bavard, c’est tout juste s’il lui adressait un bonjour lors de ses trois interventions quotidiennes. Elle trouvait intéressant de connaître cet homme et ce qui le motivait pour justifier l’obéissance aveugle dont il faisait preuve envers Touera. D’ailleurs elle cherchait les raisons de toute cette violence, comprenant en partie les motifs du rébellion de ces hommes avec qui elle partageait quelques opinions, sans en excuser la violence ni la détention qu’on infligeait à Henri et à elle-même.

Un matin Anita bondit de son lit réveillée par un grondement de camions et les cris des hommes qui semblaient en débarquer. Elle supposa que des renforts arrivaient dans le but de préparer une attaque. Elle ignorait si cela constituait un danger pour elle et ses proches ou si, au contraire elle devait s’attendre à une fin heureuse. Les hommes discutaient en dioula, dialecte qu’Anita avait déjà entendu mais qu’elle ne maitrisait pas suffisamment pour en comprendre la teneur. En dépit des subtilités que renfermait cette langue, elle crut discerner des mots qui devaient la concerner. Elle ne pouvait, hélas, pas en comprendre davantage. Nasir Touera ordonnait-il de la tuer, la libérer, l’interroger, ou bien requérir à ses services pour un combattant blessé, elle l’ignorait.

L'Avenir en Danger

21/08/2010 19:50 par vinny53poesie

  • L'Avenir en Danger

    L'Avenir en Danger

    21/08/2010 19:50 par vinny53poesie

Faut-il donc repenser un nouvel avenir
Que celui-ci aux normes de la déraison
Inventer un destin afin de subvenir
A maintenir sur pieds ceux qu'on jette à foison

Redécorer ce ciel d'un peu moins de souffrance
En éclairant les feux sur ceux qu'on a lâchés
Tous ceux qui n'ont pas pu atteindre l'espérance
Ecrasés sous le poids d'existences gâchées

Il est temps de se dire que nul n'est détenteur
D'un pays ou d'un autre et qu'il faut partager
Chacun est d'un pays s'il l'est avec le coeur
Gardons-nous de tenir nos principes rangés

Rappelons nous encor' le temps d'intolérance
Où l'on chassait par trop les dit indésirables
Le diable n'est pas loin si par inadvertance
Nous pointons l'étranger comme être inacceptable

N'aurions nous rien appris de ces haines passées
Où la Fureur tenait le peuple au garde-à-vous
Lorsqu'on laissait mourir ou simplement chasser
Ceux par d'autres jugés inférrieurs à leurs goûts

Si nous ouvrons la porte aux extrêmes du mal
Quelques croix maléfiques aux allures gamées
Tiendriont lieu de bannières en devenir banal
Instituant à ce monde l'existence damnée

De ce mal qu'est l'argent déjà fort d'injustices
Avait banni certains de croire en l'avenir
Puissantes corrruptions aux divers maléfices
Que de rage et de foi fallait-il pour tenir

La folie meurtrière s'est emparée des hommes
Se réclamant de Dieu pour justifier le sang
Pauvre d'Allah baffoué ainsi il faut voir comme
L'anathème est lancé contre des innocents

A présent c'est à ceux qui vivent de l'errance
Q'on poursuit qu'on bannit comme des immigrants
Ces gens qui appartiennent à la terre de France
Que l'on voudrait maudire comme bandits flagrants

Mais quand cessera-donc la folle intolérance
De l'arabe ou du juif, du Rom ou du Tzigane
Ghandi et Luther King doivent à l'évidence
Pleurer du haut des cieux de ces bassessse infâmes

N'est-il rien de plus beau qu'un monde qui s'éclaire
De la diversité au peuple mélangé
De toutes origines aux accents qui diffèrent
Pour n'être qu'une terre en des moeurs échangés

Je prie pour que le ciel entende mon appel
Je prie pour que le monde enfin devienne tel .

Vincent Gendron

Le 21-08-2010.

Folie d'un Nous

18/06/2010 18:08 par vinny53poesie

  • Folie d'un Nous

    Folie d'un Nous

    18/06/2010 18:08 par vinny53poesie

Folie d’un Nous

Comme ce serait folie

D’oser rêver d’un Nous

De toi jeune et jolie

Avec moi, le vieux fou

Mon cœur d’adolescent

Ne peut masquer mes rides

Ce serait indécent

D’une espérance aride

Pourtant je ne peux vivre

Qu’au soleil de tes yeux

Ta fraîcheur me rend ivre

Et je me sens moins vieux

Est-ce en moi le désir

Qui me tourne l’esprit

Ou l’amour qui chavire

Tant mon cœur est épris

Avant toi j’ai brûlé

Pour maintes beautés stars

Je me suis vu saoulé

De leurs traits, leurs regards

Mais lorsqu’en mon écran

Ton être m’apparut

Mon cœur s’est mis à cran

Et mon esprit à crue

Faut-il donc être idiot

Pour rêver l’impossible

En livrant mes sanglots

Aux photos insensibles

A ne penser qu’à toi

De l’aube au firmament

Sans espoir et sans foi

De t’être un jour amant

Faudra-t-il que j’en crève

Avant que d’oublier

Et ne pouvoir sans trêve

Plus vivre sans t’aimer

Se peut-il qu’un miracle

Un jour fou se produise

Quel excellent oracle

Peut en avoir l’emprise

Qu’on se rencontre alors

Et qu’enfin tu succombes

Pour le plus beau des sorts

A mon cœur sans encombre

Mais je crains de n’avoir

Jamais si belle chance

Je reste sans espoir

Et ma peine est immense.

 

Vincent GENDRON

Le 18 Juin 2010

 

 

 

 

R黐e Moi

11/06/2010 13:15 par vinny53poesie

  • R黐e Moi

    R黐e Moi

    11/06/2010 13:15 par vinny53poesie

Rêve moi



Je te donnerais
Toutes les images qui me hantent
Je te donnerais
Les plus beaux rêves que j’invente

Tous les poèmes qui me tremblent
Toutes les chansons qui te ressemblent

Je te donnerais
L’humeur de mes journées d’enfance
Je te donnerais
Les jours de ma folle espérance

Ce temps où je vivais heureux
Le temps lointain des idées bleues

Rêve moi, rêve moi , presque autant que mon cœur te rêve
Rêve moi, ô rêve moi n’attends pas que mes jours en crèvent
Rêve moi, rêve moi, fais que germe mon espérance
Rêve moi, ô rêve moi toi qui es l’orée de ma chance

Je te donnerais
Tous les parfums de ma campagne
Je te donnerais
Toutes les musiques qui se joignent

Pour composer la symphonie
De nos deux cœurs en harmonie

Je te donnerais
Les blancs hivers de ton enfance
Je te donnerais
D’autres saisons au vent qui danse

Où l’on voit les feuilles d’érables
Aller conter de belles fables



Rêve moi, rêve moi, presque autant que mon cœur te rêve
Rêve moi, ô rêve moi, n’attends pas que mes jours en crèvent
Rêve moi, rêve moi, il fait froid dans mes nuits d’errance
Rêve moi, ô rêve moi, pour éveiller mon âme en transe

Sur l’écran fade de ma vie
Ne s’allument que des images
Harcelant mon être ravi
Et mon fol esprit prend le large

Je te donnerais
La vie de mon âge d’automne
Je te donnerais
La folie qui parfois m ‘étonne

Quand il me prend la quintessence
Du temps de mon adolescence

Rêve moi, rêve moi, presque autant que mon cœur te rêve
Rêve moi ô rêve moi n’attends pas que les jours en crèvent
Rêve moi, rêve moi, malgré l’obstacle de nos âges
Rêve moi, ô rêve moi puisque l’amour n’est jamais sage.




Vincent GENDRON
Le 10 juin 2010




Trois Ans D駛

10/04/2010 12:13 par vinny53poesie

Trois Ans Déjà

 

 

Les lilas refleurissait, depuis plusieurs semaines déjà les pissenlits avaient repris leur droit sur le ray gras de la pelouse. Rien ne changeait d’année en année, et pourtant !

Trois ans s’étaient écoulés depuis la disparition de Diane. Trois années à vivre malgré tout en tentant vaille que vaille de retrouver un sens à l’existence. En regardant son jardin Jacques ne pouvait se soustraire à cette image à la fois merveilleuse et insoutenable de sa fille chérie entrain de jouer à travers les massifs d’azalées, les bosquets de laurier palmes, cueillant ici une cerise, là quelques noisettes, où préparant le repas avec sa dînette pour ses poupées. Mais cela se passait bien avant ! La petite fille avait cédé la place à cette adolescente maussade et coléreuse. Il n’était plus possible de l’aborder sans engendrer une raillerie ou quelque sarcasme émanant d’une voix bougonne et méprisante. Difficile déjà pour Aline et Jacques de supporter le maquillage sombre, les jeans déchirées, les chemises trop larges et les cheveux sales non coiffés, mais la patience, la tolérance et beaucoup d’amour sans doute, leur avaient permis de surmonter ces obstacles. Chaque jour devenait un réel conflit principalement avec Jacques. Aline, quant à elle, comme la plupart des mamans avait la faculté d’accepter, de comprendre, d’écouter en dépit des reproches dédaigneux dont Diane la gratifiait régulièrement. Jacques prenait facilement la mouche et s’énervait, maladroit, comme bon nombre de pères, il regrettait souvent ses emportements sans oser s’en excuser. Cela constituait peut-être la vraie raison du départ de sa fille, c’est du moins ce qui lui semblait le plus probable en cette matinée de fin de printemps.

Comment oublier ce terrible soir où, pour une fois, il ne s’était pas attardé au bureau, épris de bonnes résolutions, il avait décidé de dialoguer avec sa fille, tenter par ‘Dieu sait qu’elle approche, de lui permettre de se lâcher en

déballant tout ce qui la rongeait. Mais en arrivant il ne trouva que son épouse effondrée sur la canapé, tenant en main une lettre froissée sur laquelle il put lire:

«  Je pars, j’en ai ras le bol de vos jérémiades et de vos reproches! J’ai envie de vivre ma vie sans vous avoir sur le dos, croyez moi ce sera mieux pour vous aussi!

Surtout ne me recherchez pas ce serait du temps perdu!

Salut

Votre fille.

 

Le ciel s’était écroulé sur la maison, ne laissant que désespoir et incompréhension. Aline s’était enfoncée dans une dépression et Jacques s’était démené auprès des force de gendarmerie, posant des affiches, passant des appels en radio et télévisions. Pendant un an tout le monde s’était dévoué presque vingt quatre heures sur vingt quatre, et puis… plus rien. Chacun disait qu’à dix sept ans la jeune fille avait choisi de vivre ailleurs et l’arrivée de sa majorité l’autorisait à ne plus revoir sa famille, on devait respecter ses choix. A les entendre les droits de Diane primaient sur les siens et ceux de sa femme. D’ailleurs qu’Est-ce qui leur permettait de prétendre qu’elle ne regrettait pas son départ soudain ? Il pouvait lui être arrivé un malheur. Il avait tout imaginé: La secte, la tyrannie d’un pédophile, un psychopathe, ou même son intégration dans un gang ou une bande de violents pervers. Diane était en révolte contre ses parents et cela pouvait se traduire par une violence redoutable à l’égard d’autres adultes. Pendant ces trois ans il ne s’était pas écoulé un jour sans que Jacques n’ait imaginé les expériences les plus horribles pour sa fille. Aline restait prostrée dans son mutisme, sans exprimer la moindre de ses angoisses. Sans doute partageait-elle celles de son mari, mais son accablement ne l’autorisait pas à laisser échapper la plus petite émotion. Jacques se sentait seul dans cet enfer de doutes. Certes il ne reprochait rien à son épouse, comprenant même son abattement et sa douleur, d’autant qu’il la partageait, mais il se sentait abandonné par celle qui représentait pour lui l’unique la dernière raison de vivre et d’espérer. A la pensée que sa petite fille chérie pouvait être livrée à l’enfer, il ne trouvait plus la moindre raison de se laisser aller au repos qu’il méritait pourtant. La douleur qui l’envahissait étreignait son être de toutes parts. Pas une seule journée ne lui avait offert une occasion de se détendre ne serait-ce qu’une heure seulement pendant ces trois années d’angoisses. Fallait-il être un père indigne pour qu’une enfant veuille à ce point le fuir! Quelle terrible faute avait-il commise pour ainsi se voir banni de l’existence de sa fille. En quoi Diane justifiait-elle les raisons de son mépris. Aucun père n’est parfait, tous sont maladroits, ridicules, dépassés ou incompréhensifs, mais cela mérite-t-il donc que leur enfant les largue de manière aussi cruelle. Jacques avait conscience de ses maladresses et des intolérances dont il avait parfois fait preuve. Il se souvenait avoir été idiot et injuste en refusant des sorties de manière catégorique et sans réelle justification de sa part. Il réalisait aussi les blessures infligées par ces petites phrases cinglantes que tout père, aussi ouvert soit-il, lance comme un ballot encombrant sur la personne qui a la malchance de se situé au mauvais moment face à lui. Combien de fois avait-il analysé toutes ces erreurs qui ne cessent de refaire surface lorsqu’on est confronté à ce genre de blessures. Les mois, les saisons, rien ne lui avait permis d’apporter les réponses qui lui manquaient depuis le premier jour, la première heure. Il gardait en mémoire le défilé des banalités de tous ces gens qui, par esprit de soutien, se croyaient obligés de le dédouaner de ses imperfections en accablant sa fille d’immaturité, de capricieuse enfant gâtée, de gosse difficile. Parfois même les plus indulgents le rassuraient en lui disant qu’elle ne tarderait pas à revenir, qu’elle préfèrerait rapidement le confort de sa chambre douillette à l’incertitude du lendemain à travers les rues sombres du danger. Tous n’étaient qu’un ramassis d’ignorant qui se permettaient d’émettre des jugements hâtifs et téméraires sachant qu’en rentrant chez eux, ils trouveraient leu enfant bien au chaud dans un foyer nanti de paix et d’amour. Lui ne connaîtrait plus jamais cette paix, cette harmonie; on devrait toujours parler à ceux qu’on aime en les écoutant, les choyant, les embrassant, les serrant au moins une fois par jour dans ses bras en leur répétant qu’on les aime et combien ils nous sont indispensables, se murmurait-il alors qu’il essuyait d’un doigt la larme qui se hasardait sur sa joue. Bien sûr qu’il était coupable, cela ne faisait aucun doute ! Mais il aurait tout donné pour qu’on lui offre l’occasion de réparer la ou les fautes qu’il avait commises en tenant contre lui la tendre chérie qui lui occasionnait tant de souffrances.

Aline se réveillait de temps à autre, juste le temps de sortir de sa torpeur. En ces instants d’éphémère lucidité, elle se levait, se préparait un café, s’aventurait dans une conversation artificielle sur les commissions qu’elle devait faire, des rendez-vous éventuels et des appels téléphoniques qu’il lui fallait effectuer. Elle passait du coq à l’âne avec une facilité étonnante, au point que son époux se perdait dans ce dédale de mots insensés. Après avoir épuisé son stock de sujets, elle se livrait à ce qui semblait devenir peu à peu son activité favorite, vider les bouteilles de vodka. Jacques semblait vouloir ignorer le nouveau travers de sa femme, sans doute par compassion, par culpabilité aussi et surtout parce qu’il ne trouvait aucun remède à cette défaillance. Il s’efforçait de croire que cela constituait peut-être le meilleur palliatif à la douleur intense qu’elle éprouvait même si lui-même ne se sentait pas attirer par ce vice. Il se sentait tellement impuissant face à la déchéance de sa partenaire de douleurs. Certes, la plupart du temps il s’évertuait, en bon mâle qu’il était, à garder égoïstement le mal qui l’oppressait, se plaisant à penser qu’il avait de bonnes raisons de souffrir davantage, il entretenait avec un certain masochisme confortable, l’idée qu’on lui avait infligé cet enfer à lui plus particulièrement en raison de ses maladresses passées, de sn indifférence et de ses trop lourdes absences. Sans ignorer qu’Aline partageait équitablement l’horrible sanction qui les frappait, il se cantonnait dans son marasme égocentrique qu’il arborait tel une blessure de guère qui lui valait la compassion de ceux qui le voyaient comme une victime qui devait faire face, seule, en assumant la charge d’une mère démissionnaire et alcoolique. Il n’était, certes, pas conscient de cette position. Il affrontait, malgré tout, avec courage et volonté son calvaire sans relâche, mais le mal insoutenable qui l’accablait devenait tel qu’il lui était nécessaire de s’en décharger de temps à autre sur le dos de sa compagne. Curieusement, Aline et Jacques ne semblaient plus un couple, mais deux partenaires distants dans la douleur, accomplissant leur cheminement dans des couloirs séparés, ne se rejoignant que très rarement. L’amour avait-il déserté le foyer ? Sans doute une partie de cet amour avait-il fui dans les bagages que celle qui les avait quitté. D’ailleurs l’amour ne se voulait plus d’actualité au sein de ce Couple, ils avaient d’autres chats à fouetter, d’autres sujets pour s’étaler, d’autres ébats où se morfondre. Tout sentiment s’était évaporé de ces lieux où la passion se renouvelait jadis de jour en jour. Le désir, quant à lui, était obsolète depuis l’horrible jour. Rien ne rapprochait plus ces deux êtres que tout et tous avaient oublié en dehors de Dieu, peut-être ! S’il restait encore quelque vie en ces lieux, il ne fallait pas la rechercher à l’intérieur mais au dehors, dans ce jardin où le printemps, s’obstinait coûte que coûte à revenir d’année en année. En admirant ce paysage coloré, parfumé et tellement effervescent, Jacques se surprenait à esquisser un sourire en guise d’émotion, la seule dont il pouvait encore faire preuve. Dieu qu’il les aimait ses lilas tout habillés de mauve, aux senteurs enivrantes et discrètes ! Le soleil les couvrait d’un faisceau caressant comme si un saint eut annoncé sa venue d’un rayon lumineux en guise d’éclaireur. Le grand chapiteau d’azur embrassait cette étendue de vert, de bleu, de mauve, de jaune et de rose pour égayer ce cadre taciturne. Était-il de bon aloi de se réjouir encore des merveilles qui s’offraient ainsi sans le moindre cynisme ? Avait-il le droit de sourire, de croire, de ressentir, d’espérer ? Lui était-il permis de vivre en un temps où la vie s’était depuis longtemps bloquée ?

Comme tout cela semblait moche ! Evidemment pas le paysage mais le simple fait de ne plus pouvoir s’en délecter. Le monde lui-même revêtait ces mêmes allures d’inutile ! Pourquoi la vie, puisque ni lui ni Aline n’étaient autorisés à s’y ébattre ? Pourquoi toutes ces choses qu’il appréciait en cet instant magique s’acharnaient elles à évoluer, à se transformer, à rayonner devant son regard émerveillé puisque son cœur était en position de veille ? Non, rien n’interdisait à Aline ni à lui de poursuivre un chemin de vie. Repartir, pas tout à fait comme avant mais avancer un peu en se disant que peut-être un jour béni, l’enfant prodigue retrouverait le chemin de la maison et qu’on saurait s’exprimer librement, sans tabou, pour dissiper tous les doutes et les non-dits. En attendant de tuer le veau gras, Jacques se devait de se mettre debout aux côtés de son épouse, celle qu’il n’avait finalement jamais cessé d’aimer.

Prendre une bonne résolution semblait, somme toute un pas en avant, mais s’y tenir demandait une somme de courage intense auquel Jacques ne parvenait pas à s’atteler. Il lui fallait reconquérir le cœur de son épouse afin de reprendre à deux le collier de la tâche qu’il se promettait d’effectuer, à savoir, revivre ! Pour cela Aline devait se soustraire à son besoin quasi insurmontable d’alcool, ce qui en soit constituait déjà pour lui un réel défi. Le capitaine Bougeant qui dirigeait l’enquête de gendarmerie avait la délicatesse d’appeler chaque semaine pour tenir le couple au courant du déroulement de l’enquête, en prenant soin de se renseigner sur l’état de santé de madame. Si la sollicitude du gendarme ne soulageait guère les époux, elle permettait cependant de prouver qu’on ne les abandonnait jamais même si Aline restait persuadée du contraire, Jacques, lui se sentait un peu soutenu.

Un matin après une nuit enfoncée dans un sommeil artificiel provoqué par les médicaments prescrits par le bon docteur Chazon, Jacques eut la surprise de trouver sa femme dans la cuisine entrain de vider sa seconde canette de bière. Elle n’avait pas l’habitude de se livrer à son occupation favorite de si bonne heure. Curieusement au lieu d’en ressentir une cinglante colère il se prit à sourire en lui demandant s’il en restait de façon à l’accompagner dans cette « beuverie » conjugale. Pourquoi, pensait-il, laisser passer la seule occasion de partager encore quelque chose, il l’aimait toujours et malgré tout, ce moment représentait peut-être pour eux deux une manière de se retrouver. Aline n’y mettait pas vraiment du sien. Elle enfilait sa bière avec une moue qui n’offrait pas le moindre atout de séduction. Les seuls mots qu’elle laissait échapper n’étaient qu’insultes à propos de son manque de virilité. La grossièreté de ses propos ne ressemblait en rien à la classe naturelle et l’élégance qui la caractérisaient. En dépit de cela, Jacques ne désarmait pas, il persistait dans sa bonne humeur, lâchant çà et là un calembour, un mot d’esprit, ou une simple boutade. Hélas, rien ne semblait atteindre la bougonnerie de ce visage au regard éteint. Loin, cependant de se décourager il maintenait quoiqu’il en fût son allure altière en arborant sa mine joviale. Il plaisantait, et plus elle redoublait de sarcasmes, plus il s’entêtait à trouver des blagues inventées. On aurait dit qu’elle lui lançait un défi au point qu’elle se prenait au jeu, esquissant de temps à autre un sourire qu’elle ne pouvait plus contenir tant les efforts de son mari lui semblaient méritant. Au bout d’un moment elle finit par éclater de rire, le traitant de « con » ou de « salaud » comme s’il avait eu osé commettre un sacrilège en profanant ainsi une bougonnerie inflexible. L’air triomphant il lui prit la main et l’entraîna en courant dans le jardin. Courant ainsi à travers le petit parc, ils se prirent pour des gamins qui savouraient la folie de leur premier émoi. Elle le regardait avec étonnement, comme si elle eut découvert en ces instants de nouveaux attraits chez celui de qui elle pensait tout connaître. Il n’était pas peu fier de ce nouvel éclat qu’il produisait, redécouvrant à son tour, son amour de toujours. Depuis cet instant, ils décidèrent de vivre, comme si leur enfant pouvait franchir la porte d’un moment à l’autre, s’affalant sans un mot sur le divan, comme elle l’avait si souvent fait auparavant. Vivre comme si elle était bien là où elle avait choisi d’aller. Vivre comme si la terre n’avait jamais cessé de tourner. Vivre comme si les choses allaient de soi. Aline ne buvait plus et Jacques se faisait attentif et prévenant. Il avait repris le travail, se contentant de n’y être présent que le minimum d’heures nécessaires. Il lui arrivait même parfois de rentrer un peu plus tôt, se précipitant pour enlacer sa femme, l’étreindre et l’embrasser fougueusement sans vouloir la lâcher. Loin de s’en plaindre, elle se faisait lascive et tentatrice, s’effeuillant nonchalamment afin de lui offrir les attraits de son corps, prouvant là qu’elle n’avait perdu ni en beauté ni en sensualité. Leurs ébats s’éternisaient alors en caresses, en baisers voluptueux. Ils formaient un couple heureux, épanoui, chacun cherchant à cultiver le bonheur de l’autre. A la mi-juin, ils s’offrirent un voyage en Andalousie, là où ils avaient effectué quelques années auparavant leur voyage de noces. Ils retrouvaient toutes ces choses qui les avaient séduit alors, comme si l’amour s’évertuait délicatement à préserver les merveilles que l’on tient dans l’écrin secret de son cœur. D’aucun aurait pu prétendre qu’ils avaient fait le deuil de leur fille ou pire qu’ils se moquaient de ce qui pouvait lui advenir. Pourtant, installée au plus fort de leurs pensées, elle demeurait là, aussi présente qu’elle l’avait toujours été, peut-être davantage encore, car chaque plaisir partagé, chaque découverte révélée, chaque joie ressentie, lui était dédiée comme des symboles. Bien sûr tout cela restait inconscient et presque indicible, car ni l’un ni l’autre ne prononçait son prénom. Mais Diane envahissait leur être de son éclat, de sa froideur aussi, de ses colères, de ses cris et sa musique aux plus hauts décibels. Evidemment qu’elle leur manquait ! Elle leur manquait lorsque quelque adolescente qui les bousculait, s’excusant à peine, affichait ce minois si doux et grincheux à la fois. Elle leur manquait aussi quand aux pages d’un livre ils découvraient un mot dédié à un petit copain du moment où le « i » de «  je t’aime » était vêtu d’un petit cœur soigné. Elle leur manquait de même chaque fois que la photo poster du grand salon où s’illuminait le sourire de ses dix ans semblait ternir. Diane vivait là, partout, curieusement plus présente, qu’elle ne l’avait été depuis ces quelques années. Comme il est triste de constater qu’à force de s’habituer à la présence de ceux qu’on aime on finit par en oublier presque leur existence, qu’il faille alors qu’ils s’enfuient pour en prendre conscience. Malgré le bonheur des retrouvailles de leurs prémices d’amour, ils auraient tant donné pour la voir réapparaître au cœur de cette maison encore trop vide malgré tout.

L’été allait bientôt s’achever, déjà le jardin s’effeuillait petit à petit et les fleurs s’étaient éteintes depuis plusieurs semaines. La maison déployait ses allures de tristesse, seule la pluie frappant aux carreaux des baies vitrées rythmait cette lourde matinée. Jacques et Aline sortaient à peine des nimbes lorsque la sonnerie du téléphone retentit, Jacques décrocha, un peu agacé qu’on le dérangeât si tôt. Une voix lointaine se fit entendre «  ne quittez pas je vous passe quelqu’un » disait-elle. «  Papa, c’est Diane, je suis à Paris, à la gare, peux-tu venir me chercher ,.. » puis elle fut coupée. Sans doute avait-elle dépensé ses dernières pièces pour appeler ses parents. Jacques resta pétri. Aline voulait l’interroger, mais à voir son visage entre émotion et stupéfaction, elle devina. Sans plus attendre ils se dirigèrent vers Paris, les deux heures qui s’écoulèrent au long de l’autoroute revêtaient des aspects de folie enrobées de silence. Chacun imaginait son scénario sans oser le soumettre à l’autre. Mais ils se rejoignaient dans l’inquiétude et l’appréhension. Qui allaient-ils retrouver devant eux ? Était-elle démunie, maigre, triste, fade ? Aline aurait voulu le harponner de questions sur le ton de sa voix, sa gravité, avait-elle des larmes ? Mais craignant de l’irriter, elle se tut sans jamais détacher son regard du visage de celui avec qui elle avait partagée ce calvaire, mais était-ce réellement la fin ? Arrivés à la gare, leur cœur se compressait, ils la cherchaient partout croyant la trouver ici, là, dans tel ou tel coin. En fait c’est elle qui les découvrit, elle se tenait là, debout, adossée à une colonne. Vêtu d’un jean sale et usé, un bandana dans les cheveux, chaussée de vieux tennis. Ses yeux au rimmel ancien, laissaient transparaître des tâches qu’on pouvait assimiler à des larmes. Mon Dieu pensaient-ils que lui a-t-on fait ! Personne ne parvenait à avancer. Eux craignaient la brusquer en se laissant aller à des milliers de questions qu’elle pourrait prendre pour un interrogatoire inquisiteur. Elle éprouvait tant de gêne qu’elle craignait les aborder sans explication. Ils se regardaient à quelques mètres les uns des autres. Autour c’était la cohue, les passagers allaient et venaient sans se soucier de l’évènement. Jacques, Aline et Diane ne voyaient rien, ils s’aimaient du regard, se conjuguaient, s’embrassant du bout des yeux, du fond du cœur. L’éternité qui les enlaçait ne parvenait pas à les arracher à l’immobilité qui les accablait. Diane fit un pas, Jacques aussi, et Aline suivit. Il lui demanda si elle allait bien, elle répondit d’un hochement de tête. Aline pleurait , la bouche de Jacques commençait à émettre des tremblements, sa gorge s’étreignait, n’en pouvant plus Diane se précipita dans les bras de son père, en déversant sur son épaules les larmes qu’elle contenait depuis longtemps. De son autre bras elle saisit le cou d’Aline qui s’approchait et les serra très fort pendant de longues minutes. Rien ne pouvait décoller ces trois êtres attachés par le cœur. Sans un mot, ils se dirigèrent vers la voiture, Jacques emmena le bagage léger qui se tenait près de sa fille, ensemble ils rentrèrent dans un silence ponctué de vagues banalités un sourire les animait, ils étaient heureux, vivants, ils formaient une famille, enfin !

 

 

 

 

(Trois Ans Déjà)

Vincent GENDRON

Mars-Avril 2010.

 

Un Air de Renaissance (po鑪e)

30/03/2010 11:42 par vinny53poesie

                                                                              Un Air de Renaissance


IL me tremble parfois
Une fièvre soudaine
M'enrobant de velours
En mes pensées sereines
Comme un fruit écarlate
Au grand soleil d'été
Mon coeur ainsi s'éclate
A n'en plus s'arrêter

Serait-ce un matin
Ou le soir, ,je ne sais
Ce qui semblait éteint
Aujourd'hui m'apparaît
Et je frissonne encor'
De ce bien si étrange
En mon âme et mon corps
Le bonheur me démange

IL fait beau en ma vie
Comme jamais il n'en fût
Chaque humain me ravit
L'espérance est en vue
Les sommets argentés
Embrassent le soleil
Et l'océan bleuté
Resplendit en pareil

Je ne me blesse point
Du mépris, des outrages
Car je sais que plus loin
Le mal prendra du large
Je ne suis qu'un humain
Au milieu de mes frères
Mais je me sens aux mains
Des trésors de lumière

Nul ne peut censurer
L'océan de largesses
Qui me vient susurrer
Encor' plus de promesses
Si l'automne parfois
Chagrine mes artères
Une force de foi
Toujours me désaltère

Et je suis ce chemin
Contre vents et marées
Confiant des lendemains
Quoiqu'un peu égaré
Mais une voix divine
Me souffle son écho
Afin que m'acheminent
Mes pas un peu plus haut

Amour qui m'a nourri
Et qui m'a déserté
Fasse que me sourit
Autre félicité
Que mon cœur s'ouvre au ciel
Au monde et à ses êtres
Que plus jamais le fiel
Ne me vienne apparaître

Voilà pourquoi ce soir
Je me tremble d'amour
En cette fièvre à croire
Que je suis un parcours
En nouvelle naissance
Tout le long du chemin
Je gagne l'espérance
Je redeviens humain .

Vincent GENDRON

Le 31-10-2002

L'Autre Chant du Coq (nouvelle)

30/03/2010 11:41 par vinny53poesie

                                                        

                                                                                  L'Autre Chant d Coq

 

                                                             Manuel Rodrigues Modera habitait un petit appartement dans la banlieue Rennaise. L’un de ces endroits où derrière la grisaille du béton luisent les rayons du soleil de la solidarité. Il vivait là depuis quatre ans avec sa petite famille.
Thérésa, sa femme plantureuse gaillarde au visage doux et tendre paré de fossettes discrètes qui lui donnaient un charme certain, dotée d’un caractère plein, elle s’exprimait souvent par des éclats de voix. Lucinda, l’aînée, jolie brune au teint hâlé, âgée seulement de dix-sept ans en accusait davantage tant elle savait s’y prendre en taches ménagères et accordait ses soins avec autorité et douceur à ses deux petits frères, José, treize ans petit « brunet » intrépide au regard sombre et Paôlo, tendre bambin de dix ans qui vous arrachait un sourire d’un seul regard par ses yeux noirs profonds. Cette humble maisonnée subvenait à ses besoins grâce au travail du père sérieux et volontaire employé à la firme automobile où il exerçait l’activité de peintre après avoir trimé aux différents maillons de la chaîne.
Thérésa s’affairait à des petits travaux de couture à domicile, aidée parfois de Lucinda, habile de ses mains, qui savait mieux que n’importe quelle fille de son âge raccommoder une chemise, repriser des chaussettes ou simplement rabattre un ourlet. Les Rodrigues partageaient harmonieusement l’existence avec leur voisinage constitué d’une communauté d’émigrés provenant de différents pays d’Afrique, d’Asie ou même d’Europe, contraints comme eux à l’exode pour des raisons politiques ou économiques.
Si la vie pour cette gentille tribu se déroulait sans trop de peine cela n’avait pas toujours était le cas.

Tout avait commencé dans les années soixante, la tyrannie sévissait au Portugal et les emplois se faisaient rares. A Barcelos, où le clan Rodrigues demeurait, la violence et la famine constituaient le lot quotidien de ces gens modestes et sans grande exigence. Plus les années passaient et pire s’annonçait le sort des lendemains. Rester et sombrer ou partir et espérer tel était le choix qui s’imposait à Manuel. Après mûres réflexions, la décision fut prise d’un accord familial. Mais comment ? Il leur fallait trouver les moyens nécessaires. On fit appel aux frères, aux cousins, même la pauvre grand-mère apporta son concours, on réunit ainsi plus de mille cinq cents escudos, de quoi franchir les deux frontières.
C’est à la nuit tombante que Manuel quitta la petite maison revêtue de faïence, embrassant chaleureusement Thérèsa et les enfants, le voisinage aussi lui souhaita bonne chance, le chargeant de transmettre quelques mots aux enfants exilés sur la terre espérance porteuse des droits de l’homme. Manuel partit donc vers l’aventure, le sac en bandoulière dans le car qui l’emmenait plus au nord du pays jusqu’aux rives du Miñho. Là Juan Mendes l’attendait, il savait les courants sournois et implacables ayant ensevelis bon nombre de nageurs trompés par le calme apparent de ses eaux attrayantes.
Ils se hissèrent à bord de la petite embarcation du passeur. Lentement engagée, la barque glissait sur les flots délicats, avec toute la rigueur que lui donnait Mendes, à mi-chemin un remoud vint claquer la coque de la frêle chaloupe provoquant un vacillement que les deux hommes s’appliquèrent à redresser. Il leur fallut beaucoup de sang froid et de minutie afin de parvenir au parfait équilibre. Puis, d’un coup de godille, Juan relança la barque tandis que Manuel serrait avec angoisse les rebords du bateau.
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Une heure après ils atteignaient la rive, Rodrigues dut extraire de la poche de son pantalon de velours sa vieille bourse en cuir marron, en sortit quelques billets pour les donner à son canotier qui lui indiqua l’endroit où il trouverait le passeur espagnol. Après quelques centaines de mètres, dissimulé dans un sous-bois, à travers les genêts il découvrit Ricardo Gomez qui devait le conduire à la prochaine halte. Les deux hommes se saluèrent d’un simple geste, ils n’échangeaient que peu de mots ne partageant pas la même langue. Ricardo se frayait un chemin parmi les fourrés, serpentant çà et là en bon éclaireur qu’il était. Un instant il retint son suiveur par la manche. Il percevait les bruits à peine audibles, un craquement de bois mort avertissait son ouïe. Manuel et Ricardo se couchèrent à plat ventre. Ils aperçurent un carabinier furetant sur un sentier, cherchant à débusquer quelque braconnier ou quelconque opposant au régime qui pourrait se terrer au milieu d’un buisson. Par chance, il passa son chemin sans même apercevoir la moindre de leurs traces. Le jour commençait à se lever sur les Pyrénées lorsqu’ils parvinrent à San-Sébastian. Cela était le dernier relais avant la France, mais le jour naissait, passer la douane à couvert représentait un danger aux graves conséquences.
Ricardo hébergea pour la journée son « protégé » dans sa petite bergerie de Condora. La nuit venue, il le conduisit à San-Sébastian où l’attendait Dominique Etchevarian, basque nationaliste au tempérament chaud, il s’exprimait en basque, en Français en Espagnol et marmonnait parfois quelques mots de Portugais ce qui lui permettait de dialoguer de façon sommaire avec Manuel. Après avoir payé et salué Ricardo, le portugais suivit son nouveau guide. A force de courage et de savants détours, ils arrivèrent à Bayonne où un simple camion de transport les attendait.
Manuel retrouva une bonne dizaine de ses compatriotes entassés dans ce poids lourd, sans jour, sans air et bien sûr sans confort. Ce fut la plus pénible et la plus onéreuse des contraintes du voyage. Les transporteurs faisaient peu de cas de leur « chargement », seul leur importait le profit qu’ils pouvaient en tirer, et celui-ci était considérable. Les malheureux voyagèrent ainsi tel du bétail pendant de longues heures dans une chaleur pesante, un litre d’eau pour tous et quelques fruits gâtés pour seule nourriture. Enfin après ce long périple s’achevant à Paris dans un hangar vétuste, deux hommes les attendaient. L’un taillé comme une armoire au sourire endeuillé comptait comme des bestiaux ces misères lucratives, puis les interrogeait, tandis que l’autre plus petit, natif du pays de Camoens, traduisait afin de savoir ce que chacun savait faire. De là, on expédia Manuel Rodrigues à Rennes dans la grande firme en quête de main d’œuvre.
Au bout d’un an, il avait économisé un peu d’argent sans compter celui qu’il expédiait au pays pour la famille et le petit loyer dans la chambre du sixième étage sans ascenseur d’un immeuble de la rue Kerwen, ajouté à la nourriture de la pension où il déjeûnait parfois, préférant se restaurer dans la petite chambre dans le but d’économiser pour s’acheter une voiture modeste.
Parfois au fond de son exil chargé de solitude, son esprit s’imprégnait d’un parfum de « saudade », cette écrasante nostalgie que connaissent tous ceux qui se sentent perdus à des « années lumières » de leur source naissante.
Il revoyait la petite « casa » toute de bleue vêtue. Il respirait la senteur du visage douillet de sa chère Thérésa, il revivait l’éclat pétillant du regard de sa petite Lucinda et la turbulence de ses remuants bambins. Il se ravivait aux mille couleurs du cœur de Barcelos, flamboyantes et vivaces en ses beaux soirs d’été lorsque les rues s’animent de fêtes et de festins. Il humait les genêts et les pins épousant d
essences sauvages fleurant l’eucalyptus sur le flanc des sommets. Et ce coq légendaire, symbole de sa ville, qui trônait fier et majestueux sur son socle vert, aux teintes bariolées en fond rouge et noir.
De temps en temps une émotion l’étreignait lorsque son transistor lui offrait la voix de l’espérance, celle de l’âme du pays qui chantait « una casa portugese », celle qui ravivait la foi de ce peuple meurtri dans ces hymnes d’amour que l’on nomme « fado ». Cette voix mélodieuse aux accents passionnés qui vous caressent l’être de sensualité. Oui, cette chanteuse que tous les portugais ennoblissent du titre de « Piaf nationale » cette diva du peuple prénommé Amalia apportait à Manuel, la force et le courage de supporter ses jours de solitude.
Et puis, un jour d’été, grâce aux congés payés et la Renault Dauphine acquise à force de volonté et d’économies, il entreprit le voyage en direction du pays afin de retrouver les siens pendant la durée des vacances.
La route fut très longue et fatigante, le temps pressait, il fallait s’arrêter pour dormir, mais pas trop, la hâte qui l’habitait, ignorait la prudence et les cols à franchir au cœur des Pyrénées ne pardonnaient pas la moindre imprudence. Les routes sinueuses, les ravins qui longeaient ces étroites chaussées, les chutes de pierres au hasard du parcours représentaient autant de dangers qui méritaient une attention soutenue. Enfin après deux jours et demi de pénible trajet, doublés d’une évidente fatigue et surtout plus d’un an de séparation, il retrouva la maisonnée en des élans de joie et d’euphorie bien naturelle, à qui s’accaparerait le plus longtemps ce père tant attendu.
Les garçons s’exaltaient par des chants stridents, la petite demoiselle que Manuel eût du mal à reconnaître était bel et bien sa petite Lucinda, encore plus jolie, plus gracieuse qu’auparavant. Thérésa enlaçait son époux qu’elle couvrait de fougueux baisers en tendres embrassades. Comme il se sentait bien au sein de ce trésor que constituait l’harmonieuse famille dont il n’avait jamais oublié le moindre geste ni le moindre sourire en sa trop longue absence.
Les journées se tissaient comme par le passé, les repas familiaux composés de morue aux oignons, ou les soupes enrichies de divers ingrédients.
Parfois, on grillait des sardines sur la braise, que l’on dévorait à pleines mains. Et dans chaque repas, parfois même en dehors, on croquait des olives aux douceurs tendres comme des friandises.
Le matin après le café accompagné de petits pains ronds dorés, la famille Rodrigues s’en allait au marché, dégustant çà et là des « maracujas » ou fruits de la passion, des figues fraîches. Les étales exposaient des draperies, des robes multicolores.
Des fleuristes proposaient des roses rouges, roses, des tulipes violettes et ces fameux œillets blancs, gloire du Portugal qui allaient se rougir du sang de leur victimes quelques années plus tard.
Souvent, au cœur de ce tumulte, quelques femmes, toute de noir vêtues, vendaient à la criée des poissons reluisants de fraîcheur.
Lors des après-midi juste après le repas, Manuel et Thérésa sirotaient leur porto puis s’étendaient à l’ombre d’un figuier pour une bonne sieste suivie d’une collation de fromage et de bière.
Un beau soir dans la tiédeur caressante du soleil couchant, alors que les enfants s’enivraient dans un profond sommeil, Manuel enfoncé dans sa chaise de paille, une bière à la main invita thérésa à s’asseoir près de lui.
-Thérésa, viens, il faut que je te parle.
Il posa sa casquette et se passa la main dans les cheveux, ses sourcils touffus se fronçaient sur ses yeux noirs profonds.
Les plis s’accentuaient sur sa face cuivrée, elle revêtait l’apparence de la solennité que l’on emploie pour parler des choses les plus graves.
-Ma Thésa, lui dit-il, adoucissant sa voix, bientôt, il va falloir que je retourne là-bas, et je ne veux plus te quitter, j’aimerais que tu viennes avec moi.
-Mais Manûlo, tu es fou, et les enfants je ne peux pas les laisser !
-Tu pourrais les laisser chez tes parents, ils les aiment tant, et puis ça ne durera que le temps de trouver un appartement plus grand, après on les fera venir.
-Non, je ne peux pas faire ça, ils me manqueraient trop, et tout le monde dirait que je suis une mauvaise mère qui abandonne ses enfants.
-Mais chérie ! Tu me manques, je gagne bien ma vie là-bas, nous trouverons vite un « chez-nous », je connais des H.L.M à Rennes, et ce que pensent les autres, moi j’men fous, termina t-il en durcissant le ton.
Thérésa se tut pendant un instant. Elle analysait les paroles de son mari. C’est vrai, songeait-elle, que la France doit être un beau pays où la vie semble plus sûre et plus agréable pour partager à nouveau la vie avec Manuel nuit et jour. Mais il fallait abandonner tout ici, surtout les petits même , pour une courte durée. Tout cela embrouillait l’esprit simple mais lucide la jeune femme. Choisir entre son mari et ses enfants laminait son cœur d’épouse et de mère. Elle ne cessait de se poser ces questions cruciales qui l’écrasaient d’un affligeant dilemme. Pour couper court à toute discussion, elle conclut en lançant :
-Il est trop tard ce soir pour en parler, allons nous coucher !
Son mari obéit et la suivit, un peu désolé de cette échappatoire, dans la chambre du fond où gisait le vieux lit de leur nuit conjugale, les deux époux se glissèrent à l’intérieur des draps, sous le gros édredon rouge, s’échangeant un baiser en guise de « bonne nuit ».
Mais Thérésa se tournait et se retournait ne parvenant pas à trouver le sommeil. Elle pensait sans cesse aux mots de Manuel, ce pays si lointain où elle ne serait qu’une étrangère ignorant la langue que parlaient tous ces gens ; et les enfants, comment feraient-ils sans elle, leur maman. Bien sûr Lucinda devenait adolescente, elle atteindrait bientôt ses treize printemps et savait déjà prendre en charge ses deux petits frères. De plus, ils s’entendaient tous les trois avec leurs grands-parents et se plaisaient à Aveda au cœur de la campagne parmi les animaux. Mais les laisser, tout de même, était-ce raisonnable ?
Elle dormit à peine une heure et se réveilla au soleil matinal, la tête alourdie, l’esprit embarrassé par l’étrange décision que son époux chéri lui infligeait.
Elle ne prononça aucune parole de la journée, Manuel allait et venait à travers la maison. Il ne se résolvait à lui poser la moindre question sur son humeur. En cours d’après-midi il quitta la casa pour se rendre au bar du coin, s’offrir une ou deux bières afin de méditer sur l’éventuelle erreur de sa proposition. Retourner seul en France, lui semblait impossible songeant à cette chambre sordide et minuscule. Il revoyait ses camarades de travail, tous immigrés comme lui des divers coins d’Afrique, de Pologne, d’Italie ou d’Espagne même de Yougoslavie.
Il revivait les pressions accablantes de son chef d’atelier vociférant ses ordres, il se sentait incapable de subir les regards méprisants des français dans lesquels on lisait les reproches de sa différence d’étranger, cela lui paraissait insupportable sans la présence de sa chère adorée l’attendant tous les soirs pour le réconforter et relancer en lui, la force de combattre la bêtise et le racisme qui pouvaient faire obstacle à ses rêves d’antan.
Après s’être attardé, en son simulacre de refuge, il s’en revint, la démarche hésitante, au nid de sa famille.
Lorsqu’il arriva, une surprise l’attendait, Thérésa se jeta dans ses bras, allumant ses beaux yeux marrons d’un éclat de bonheur, le priant de s’asseoir au fond du grand fauteuil de mousse recouvert d’un napperon brodé par les mains expertes de la jeune femme.
-Manulo, il faut que je te dise, j’ai parlé aux enfants, ils sont prêts à vivre quelques temps chez papa et maman, à condition que cela ne dure pas trop longtemps, et moi je vais pouvoir partir avec toi.
-Oh ma Thésa, comme je suis heureux ! merci de ce bonheur que tu me fais, je t’aime tu sais, allez, viens je vous invite tous au restaurant pour fêter ça.
-Mais tu es fou, nous n’avons pas les moyens.
-Bien sûr que si, j’ai encore quelques escudos en poche.
Le couple s’embrassa à nouveau, jamais Manuel n’avait été si tendre avec sa femme, c’était la première fois depuis leur mariage qu’il lui disait qu’il l’aimait, et ses doux mots d’amour résonnaient encore dans le cœur de Thérésa.
La famille se rendit dans un restaurant, situé dans un petit village à quelques kilomètres de Barcelos, tenu par un enfant du pays qui avait effectué son apprentissage en France et qui proposait des plats composés à la façon de nos grands chefs. Les Rodrigues s’offrirent un pot au feu précédé d’une entrée de crudités et terminèrent par une crème renversée. Tous semblaient apprécier ces saveurs nouvelles donnant un avant goût de ce qu’ils rencontreraient par la suite dans le pays des droits de l’homme.
Les vacances se terminaient, chacun des cinq membres de la famille se chargeait d’appréhension mêlée d’une certaine hâte, surtout pour la mère qui s’enviait déjà de toutes ces merveilleuses choses qui l’attendaient dans ce pays si différent d’après les récits que lui avait contés son mari qui employait parfois des mots français pour montrer ses connaissances et faire comprendre à sa femme que cette langue étrangère n’était pas si compliquée qu’on le disait.
Puis ce fut le jour du grand départ, on emmena les enfants à Aveda chez les grands-parents comme convenu avec les mille et une recommandations de la maman si lourde d’anxiété à l’idée de confier ses petits tout en les sachant en les plus tendres mains qu’elle pouvait connaître.
Enfin à l’aube d’un jour d’août câliné d’un timide soleil, le couple prit la route vers la « terre promise » assuré par tous les documents nécessaires à l’accueil et la durée du long séjour pour les deux époux.
Ils traversèrent le Miñho mais cette fois-ci sur le pont, par la douane en toute légalité, au bout de vingt quatre heures ils étaient en plein cœur de l’Espagne, puis après quelques arrêts et des coups de chaleur, à la fin de la deuxième journée, ils atteignirent Le Mans, une fois la nuit tombée, ils arrivèrent à Rennes.
La ville les accueillait de ses mille lumières, le théâtre embrasé de ferventes lueurs trônait en son parvis. Le duché tout entier ouvrait toutes ses portes les faisant conquérant de la cité Bretonne. Bien sûr, cela semblait moins noble que les gradins génois des demeures de Porto et bien moins coloré que les rues de Lisbonne.
Mais Thérésa vibrait au cœur de ces faubourgs encore vivant d’histoire et riche de culture.
A vingt deux heures, ils parquaient la voiture dans la sombre ruelle où se situait l’immeuble de la chambre exiguë.
Le temps de monter les bagages, ces fameuses valises en carton contenant le linge nécessaire, quelques objets précieux et la photo « sacrée » de leur progéniture.
Ils s’endormirent tard dans le lit trop étroit pour contenir deux personnes cela leur permettait de se tenir au chaud enlacés par l’amour qui leur offrait le large.
Le lendemain matin, Manuel ne reprit pas le travail et fit découvrir à sa femme les curiosités de la ville, chez les commerçants, il en profitait pour lui enseigner quelques rudiments de la langue de Molière, elle apprenait très vite.
Les semaines suivantes, elle se débrouillait seule, aidée d’un livre de grammaire et lorsque son époux rentrait le soir, il s’apercevait qu’elle avait tout préparé sur le réchaud à gaz. Elle savait accommoder les plats français aux plats portugais avec une harmonie digne des grands chefs.
Un jour d’octobre Manuel rentra le regard éclairé de bonheur.
-Thésa, ma chérie, j’ai trouvé !
-Quoi Manulo ? Dis-moi
-J’ai trouvé un appartement, pas très loin d’ici ni de mon travail, il y a trois chambres et tout le confort. En plus l’école n’est qu’à deux cent mètres et puis le loyer n’est que de cinq cent francs.
-Tu crois qu’on pourra le payer
-Bien sûr, tu sais, je gagne plus qu’avant, le patron m’a augmenté le mois dernier.
-C’est formidable ! Alors on peut faire venir les enfants.
Sitôt dit, sitôt fait ! Thérésa écrivit à ses parents pour leur annoncer la nouvelle, ils correspondaient toutes les semaines depuis leur départ, ils avaient toujours des nouvelles des enfants qui s’ennuyaient de leurs parents à qui ils manquaient beaucoup.
Ainsi cette douloureuse séparation allait s’achever pour le bonheur de tous.
Deux semaines plus tard les grands-parents emmenaient Lucinda, José et Paolo à Barcelos pour les placer dans le car qui les conduiraient à Porto. Il y eut quelques larmes et de chaleureuses embrassades puis les enfants partirent à l’aventure. Ils prirent le train à Porto pour changer à Hendaye d’où une nouvelle rame les conduisait à Paris. Là, il fallait trouver la gare Montparnasse, dans cette ville immense à travers les méandres des couloirs du métro, chose très difficile pour ces petits étrangers totalement ignares des coutumes de la cité de Voltaire et surtout de sa langue singulièrement difficile. Mais Lucinda était intelligente, de plus elle avait lu quelques livres de France et savait déchiffrer quelques bribes de phrases.
Le hasard voulut qu’un jeune homme qui passait, contemplait ces enfants aux regards éperdus, par bonheur ce garçon d’origine portugaise comprenait leur désarroi, il leur expliqua gentiment le cheminement à suivre ce qui leur permit d’arriver à la grande gare. Ils devaient attendre deux heures et c’était long pour les garçonnets, fort heureusement tout était prévu, les sandwichs et l’eau indispensables pour ce très long voyage, tout avait été soigneusement préparé par les parents de Thérésa qui avaient d’ailleurs financé le périple de leurs petits enfants.
Le temps de dévorer les casse-croûtes et de déambuler par ci par là dans le hall gigantesque et Lucinda entendit :
« Le train à destination de Rennes.... » puis elle comprit le numéro de voie « treis » oui cela se disait « trois » en français, elle connaissait déjà un chiffre « trois » après tout, pensait-elle, cette langue me semble pas si compliquée.
Ils montèrent dans le wagon, la grande sœur installa ses frères dans le compartiment. Enfin la machine s’élança dans un grincement strident suivie de son chapelet de voitures sur rails, le parcours paraissait interminable, en chemin les enfants entendaient la voix du contrôleur qui prononçait les noms de gares « Le Mans » la fillette répétait « Le Mans » puis à l’arrêt suivant « Laval » elle se disait « Laval » et enfin « Rennes » ils se savaient arrivés et descendirent , les époux Rodrigues les attendaient sur le quai. Là encore, il y eut des larmes, de gros baisers enflammés à la mesure de l’impatience qui habitait le cœur des uns et des autres en ces retrouvailles.
Une fois les grandes effusions terminées, la famille au complet s’en alla rejoindre le logis déjà aménagé dans ce quartier de la banlieue Rennaise. Deux jours plus tard, les chérubins connurent leur nouvelle école. Au début, ils n’entendaient rien à ce « charabia » si éloigné de leur langage natal, mais les deux petits apprenaient vite ils appartenaient à l’âge où l’on assimile aisément les choses de nature différente il ne leur fallut que quelques semaines pour savoir pratiquer les rudiments de notre langue.
Pour Lucinda en revanche cela semblait plus difficile, elle obtint par bonheur le soutien bienveillant d’une enseignante qui lui accordait un peu de son temps libre pour lui dispenser des cours accélérés le soir et parfois même les samedis après midi. Ainsi la jeune fille douée et volontaire acquit rapidement les bases essentielles puis au bout de quelques mois elle parlait couramment le Français avec un délicieux accent qui ajoutait une touche supplémentaire à son charme naturel.
Cela durait donc depuis quatre ans et tous vivaient cette adaptation sans difficulté majeure.
Un soir de juin où le soleil prolongeait ses caresses au-dessus de la ville Bretonne et de sa banlieue.
José et Paolo étaient déjà rentrés depuis une heure, Manuel arrivait juste de son travail. Thérésa regardait la pendule en noyer rapportée du pays, elle marquait dix huit heures.
-C’est bizarre, pensa-t-elle, Lucinda arrive toujours à dix-sept heures.
Puis elle reprit sa couture s’efforçant de contenir ses angoisses maternelles. Une demi heure plus tard, sa fille toujours absente, elle laissa éclater sa colère.
-Manuel tu as vu l’heure, ta fille n’est pas rentrée, qu’est-ce qu’elle fait ?
-Oh répondit calmement son époux, à son âge, elle a du traîner avec une amie.
-Mais tu sais que j’exige qu’elle soit à l’heure. Et puis je n’aime pas la savoir dehors, il va bientôt faire nuit.
-Arrête de t’inquiéter ! les jours sont longs
-Non je ne supporte pas ça, Manuel, fais quelque chose !
-Que veux tu que je fasse ? j’ignore où elle est.
Soudain, brisant là cette conversation, la sonnerie du téléphone retentit, Manuel décrocha, il entendit la voix d’une femme.
-Bonjour, vous êtes monsieur Rodriguesj, ici le C.H.U de Rennes, vous avez bien une fille prénommé Lucinda ?
Manuel répondit placidement en redoutant le pire
-Oui, en effet
-Et bien, monsieur Rodrigues, elle vient d’être victime d’un accident de la circulation, elle est chez nous.
Le pauvre père accablé par ce qu’il venait d’entendre raccrocha l’appareil sans prononcer un seul mot. Il se tourna vers son épouse qui l’interrogeait du regard sans oser parler.
Puis se lançant dans le précipice de la douloureuse explication, il observa sa femme, lâcha d’une voix hésitante.
-C’est ........l’hôpital............ ;
-Mon dieu ! reprit-elle avant de le laisser finir, il est arrivé quelque chose à ma petite fille, j’en étais sûr, quoi ! dis-moi, parle !
-Elle .............a été renversée par une voiture
-Mais ....comment va-t-elle ?
-Je ne sais pas, ils m’ont rien dit.
-Bon, on laisse les petits chez Fatima, à côté, et on y va. Ils conduisirent José et Paõlo chez Fatima, la voisine marocaine, seule avec deux enfants avec qui le couple Rodrigues entretenait des relations amicales. Ensuite, ils filèrent à vive allure, l’esprit lourdement encombré d’une anxiété légitime, en direction de l’hôpital. Manuel s’agrippait au volant comme on tient une corde de rappel. Il demeurait silencieux, ne voulant pas accroître l’affolement de Thérésa qui n’émettait pas le moindre mot non plus, se contentant de longs soupirs, mais on lisait sur son visage la frayeur du pire.
Enfin ils arrivèrent aux urgences. Ils étaient à peine entrés qu’un homme grand les aborda, les lunettes tombaient sur son gros nez, il venait juste de rendosser sa blouse blanche après avoir quitté sa tenue verte de chirurgie.
Il semblait grave et peiné. Il se présenta :
-Monsieur et madame Rodrigues, je suis le docteur Fargas, nous avons fait tout notre possible, mais.... c’était déjà trop tard, je suis désolé pour votre fille, c’est fini, si cela peut vous réconforter, je peux vous dire qu’elle n’a pas souffert.
Puis il répéta d’un ton désespérément sincère
-Je suis vraiment…. désolé
Manuel restait de marbre, il ne parvenait pas à croire à l’impossible.
Thérésa s’effondra dans les bras de son mari en criant presque hystérique. Elle s’exclamait, poussait des hurlements incompréhensibles où l’on pouvait entendre quelques bribes.
-Oh mon dieu ! Ma petite fille chérie ! ma Lucinda !...
Oh mon dieu ! morte, mon enfant ,c’est pas possible....
Puis elle tombait à nouveau dans les bras tremblants de son compagnon de souffrance.
Lui demeurait muet de douleur. Pas un œil , pas un sourcil, rien en lui ne semblait vivant. Il digérait son malheur comme s’il avait avalé un poison paralysant.
Les heures passaient pesamment écrasées de douleur. Combien d’heures, ni l’un ni l’autre n’aurait su le dire, peu leur importait, ils décidèrent enfin de retourner à l’appartement sans reprendre les garçons chez Fatima, ils avalèrent les médicaments que le médecin leur avait données et s’affalèrent sur le lit d’un long sommeil artificiel.
Plus tard il leur fallut expliquer aux garçons pourquoi ils ne reverraient plus jamais leur grande sœur . Cela se passa sans trop de tumulte, les enfants ont foi en Dieu par leur innocence et croient que ceux qui nous quittent gagnent le paradis protégés par les anges.
La sépulture revêtait des allures de pénibles noirceur. Le curé s’exprimait en belles phrases, évoquant l’espérance et la résurrection.
Qu’en savait-il ce prêtre, de l’effroyable peine que ce couple éprouvait pensait Manuel, ce n’était pas sa fille à lui qui reposait inerte entre ces quatre planches. Même s’il croyait en Dieu, en bon portugais qu’il était, pourquoi ce Dieu acceptait-il qu’on lui ôta sa fille d’un seul coup de pare choc d’une voiture trop rapide. Et si lui voulait accepter les retrouvailles éventuelles dans l’au-delà, pour l’instant il savait qu’ici-bas il ne reverrait plus sa chère et tendre fille auprès de lui.
Pendant qu’il songeait à cela, des larmes déferlaient sur ses joues labourées de fatigue, de chagrin. Thérésa, elle, broyée par le malheur, s’écroulait sur le banc droit et inconfortable, se noyant dans la pluie vive de ses sanglots. Elle n’entendait rien, ne distinguait rien de ce qui se tramait dans le chœur de cette église embrumée d’encens, seule lui importait cette vie disparue à jamais.
L’ensevelissement au cimetière fut une nouvelle épreuve que la famille subit douloureusement mais dans la dignité.
Après il fallait vivre, continuer de vivre malgré tout.
Dans les semaines qui suivirent les jours se succédaient ressemblants les uns aux autres. José et Paolo se rendaient à l’école, ils oubliaient ou tentaient d’oublier. Jamais ils ne voyaient Manuel ou Thérèsa répandre leur chagrin dans les coins isolés aux heures épouvantables où la douleur s’aiguisait à la rage. La pauvre mère continuait ses travaux en dissimulant le fardeau de douleurs pour ne pas succomber devant ses enfants. Lui, s’attardait à rentrer du travail, s’égarant dans les bars, s’ingurgitant de bières et de vin blanc, pensant ainsi noyer la blessure qui lancinait en ses entrailles. Lorsqu’il apparaissait au regard de Thérèsa, il se sentait honteux de son ébriété qui lui ôtait la douceur et la tendresse forgeant habituellement l’essence de son être. Elle ne lui faisait aucun reproche, pas même avec ses yeux imbibés de larmes. D’ailleurs, ils ne se parlaient plus, chacun broyait son mors sans oser partager ses pensées avec l’autre. Parfois quand il franchissait le seuil de la porte plus ivre qu’à l’habitude, il lui arrivait d’être violent, un rien l’irritait et si Thérésa le traitait d’ivrogne, il la giflait et se réfugiait seul dans la chambre, regrettant déjà son geste. Les petits finissaient par constater cet état de fait dans la frayeur et le tourment qui habitent les enfants lorsqu’ils prennent conscience de la mésentente de leurs parents.
Un jour José, les yeux mouillants et la voix frissonnante demanda à son père :
-Dis papas, pourquoi vous ne vous aimez plus maman et toi ?
Le père interloqué ne savait que répondre, il s’interrogea et répondit
-Petit José, nous nous aimons toujours, tu sais, mais nous sommes très tristes, c’est tout, et nous vous aimons beaucoup aussi beaucoup ton frère et toi.
Et l’enfant reprit.
-Alors vous n’allez pas vous séparer ?
-Bien sûr que non, rétorqua Manuel en s’empressant de prendre son fils sur ses genoux lui déposant un gros baiser sur la joue.
C’était la première fois depuis la mort de Lucinda qu’il manifestait un geste de tendresse à l’un des membres de sa famille. Durant le reste de la journée, il médita sur les propos de son fils, songeant que le temps était venu de réagir, il attendit le soir au coucher et s’adressant à sa femme :
-Thésa ma chérie, les enfants sont inquiets, nous avons perdu une fille et rien ni personne ne la remplacera mais il nous reste deux fils, leurs résultats scolaires ont chuté, ils se sentent abandonnés, il faut revivre Lucinda ne supporterait pas de nous voir comme cela.
-Oh Manulo ! Comme j’attendais ce moment ! Je t’aime et nous n’oublierons jamais notre fille, mais tu as raison, pensons aux garçons et tentons de revivre, non pas comme avant mais autrement en reformant une vraie famille. Alors Manuel Rodrigues enlaça fortement sa tendre aimée et le temps d’une nuit ils redevinrent des amants embrasés d’une flamme nouvelle. Après quelques semaines, les Rodrigues retrouvaient des ébats de ferveur, chaque jour, ils regardaient la photographie de Lucinda dans son cadre doré posé sur le buffet de la salle à manger, l’un ou l’autre murmurait à voix basse.
-Sois en paix ma fille, et que Dieu veille sur toi.
Un beau matin de printemps, dans la clarté du renouveau, un de ces beaux dimanches où refleurit l’espoir après les journées grises. En revenant de la messe, juste avant le repas, Thérèsa s’adressant à toute la maisonnée déclara :
-Manulo, José, Paolo, j’ai une nouvelle à vous annoncer nous allons avoir un bébé.
-Manuel resta stupéfait, il saisit sa femme par les hanches et la porta au plus haut qu’il pouvait en criant :
-C’est merveilleux Thésa ! C’est formidable ! Il faut fêter ça, allez les enfants, tout le monde au restaurant.
-Mais Manulo, nous n’avons pas les moyens.
-Arrête de parler d’argent, c’est pas tous les jours fête, tant pis pour l’argent, je travaillerai plus après.
Toute la famille s’offrit un copieux déjeuner dans un restaurant portugais du centre ville. Ensuite tout le monde dansa dans un petit café près de la place de l’hôtel de ville.
Puis ils rentrèrent au bercail, joyeux comme un peuple libéré d’une oppression ennemie.
Après les neufs mois de joie, de douleurs pesantes et de tension dues aux contraintes de la grossesse, le couple partit pour la maternité laissant les garçons chez Fatima, la voisine. En ce temps les hommes ne pouvaient pas encore assister à l’enfantement, d’ailleurs Manuel ne l’aurait pas souhaiter. Il faisait les cents pas dans le couloir, ponctuant chacun de ses pas de « O Jesus ! » à chaque cri qu’il entendait. Et la porte s’ouvrit, la sage femme arriva en disant :
-Vous pouvez entrer, monsieur Rodrigues, vous avez une jolie petite fille, il se précipita vers sa femme.
-Oh Thésa, ma chérie, comment vas-tu ? Tu n’as pas souffert ?
-Non Manulo, regarde comme elle est jolie.
Le papa regarda sa fille comme une grâce que le ciel leur avait envoyée, elle ressemblait à Lucinda à son âge.
-Comment allez-vous l’appeler, demanda la femme en blanc, alors Manuel se tournant vers sa femme, d’un regard ensoleillé comme les plages de l’Algarve, prononça ces paroles :
-Elle s’appelle Célina, Thérèsa, Lucinda Rodrigues.
Puis il lui posa un baiser sur le front et la replaça soigneusement au fond du petit lit bleu.




Vincent GENDRON .